Quatre semaines. C’est le temps qu’a demandé (et que s’est octroyé) le Comité international olympique (CIO) pour décider du sort qui sera fait aux Jeux olympiques d’été de Tokyo. Plus personne n’imagine qu’ils se dérouleront aux dates prévues (du 24 juillet au 9 août) mais la décision est lourde de conséquences économiques et opérationnelles, et ne pourra intervenir sans la présentation d’un plan B, qui lui aussi réclame minutie, réflexion et coordination.

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Cette latence n’est pas du goût des athlètes qui, pour l’heure, sont obligés de faire comme si les Jeux allaient avoir lieu cet été, ce qui les oblige à s’entraîner ou à essayer de s’entraîner. Ils le font en subissant un grand stress dans le meilleur des scénarios; en transgressant les consignes de sécurité sanitaire dans le pire des cas. «Sans une réponse claire, les athlètes sont indirectement appelés à s’entraîner, alors que le monde ralentit», s’est offusquée dans un communiqué l’association Global Athletes.

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Les sportifs de trois pays savent déjà à quoi s’en tenir. L’Australie, le Canada et la Norvège ont d’ores et déjà annoncé qu’ils boycotteraient le rendez-vous tokyoïte s’il n’était pas reporté. Le Comité olympique canadien (COC) et le Comité paralympique canadien (CPC) furent les premiers, dimanche 22 mars, à annoncer officiellement avoir «pris la décision difficile de ne pas envoyer d’équipes aux prochains Jeux olympiques» en raison de la pandémie de coronavirus. «Le monde fait face à une crise autrement plus importante que la tenue d’un événement sportif», a souligné Martin Richard, le communicant du CPC, à l’agence Reuters.

«Le CIO n’a pas osé prendre la décision, nous le faisons à sa place»

Juste derrière, le Comité olympique australien a fait savoir qu’il lui serait sportivement mais aussi moralement impossible de réunir une équipe pour des Jeux en juillet. Lundi matin, la Norvège a rejoint la dissidence. «Puisque le CIO n’a pas pris la décision qui s’imposait, nous la prenons à sa place», a lancé la présidente du Comité olympique norvégien, Berit Kjoll, en accord avec le ministre norvégien de la Culture, Abid Raja.

Lundi après-midi, la Grande-Bretagne n’était pas loin de leur emboîter le pas. Le président du Comité olympique britannique, Hugh Robertson, a admis dans une interview télévisée qu’il était «presque certain que le Team GB ne pourrait concourir cet été.»

Sous des formes diverses, avec plus ou moins de diplomatie, le CIO voit donc renaître une menace qu’il croyait définitivement d’un autre temps: le boycott. Celle-ci avait disparu avec le mur de Berlin et la fin de la guerre froide, avant que le multilatéralisme, la montée en puissance de la Chine, l’avènement du sport-spectacle mondialisé et le poids croissant du sport comme élément de soft power ne fassent de la participation au défilé des délégations et plus encore du (bon) classement au tableau des médailles des enjeux de prestige international.

La Suisse boycotte en 1956, pas en 1980

Le nombre des pays participant aux Jeux olympiques a toujours été fluctuant mais le premier vrai boycott remonte à 1956. Trois pays européens, l’Espagne, les Pays-Bas et la Suisse, renoncent en protestation contre l’invasion soviétique en Hongrie quelques mois plus tôt. Le Liban, l’Egypte et l’Irak protestent eux contre la présence d’Israël en pleine crise du canal de Suez.

Vingt ans plus tard, 22 pays africains quittent Montréal à quelques heures de la cérémonie d’ouverture. Ils s’offusquent de la présence de la Nouvelle-Zélande, qui a rompu l’isolement sportif de l’Afrique du Sud (alors en plein apartheid) lors d’une tournée des All Blacks. Trois autres pays africains les imiteront après quelques jours de compétition.

En 1980, Moscou accueille les Jeux olympiques sept mois après avoir envahi l’Afghanistan. Les Etats-Unis refusent d’y prendre part et entraînent avec eux une grande partie du bloc de l’Ouest, ainsi que bon nombre de pays musulmans. Deux ans après la problématique Coupe du monde de football dans l’Argentine de Videla, la question déchire les opinions publiques: le sport peut-il faire fi du contexte politique? En RFA, le fleurettiste Thomas Bach (le futur président du CIO) est l’un des plus fervents défenseurs du droit des athlètes à participer. Il devra renoncer à défendre son titre olympique conquis quatre ans plus tôt. En tout, 51 pays boycotteront les Jeux moscovites et 15, dont la Suisse, défileront sous la bannière neutre du CIO.

Les politiques plutôt pour

Mais le destin est taquin et les Jeux suivants ont lieu en 1984 à Los Angeles. L’Union soviétique convainc 14 pays communistes de rendre aux Américains la monnaie de leur pièce. Quelques-uns résistent, Roumanie, Yougoslavie et la Chine qui participe à ses premiers Jeux (un nageur avait concouru en 1952 à Helsinki). Les autres ont droit à des contre-Jeux, dits «de l’Amitié». A Séoul en 1988, presque tout le monde est enfin là. Seuls quelques pays parmi les plus fermés au monde (Corée du Nord, Cuba, Albanie, Ethiopie) actionnent encore le boycott politique.

Celui qui s’annonce pour Tokyo est d’une autre nature. Parce que ceux qui s’opposent à la volonté (actuelle) du Japon n’ont rien contre le pays lui-même. Leurs raisons sont sportives et non politiques. Ce sont cette fois des sportifs – ou leurs représentants – qui s’opposent le plus directement (alors qu’ils en seraient les premiers lésés) au maintien de l’agenda prévu, tandis que ceux qui se disent prêts à se ranger à la décision, quelle qu’elle soit, du CIO, le font pour des raisons politiques. C’est le cas des Etats-Unis, ou plutôt de son président, Donald Trump, qui n’a semble-t-il pas consulté grand monde avant de déclarer que «le premier ministre japonais, un grand ami des Etats-Unis, […] saura prendre la bonne décision», à laquelle son pays se ralliera.

Même son de cloche en Chine. «Nous suivrons le CIO», promet l’ancien secrétaire général du Comité olympique chinois, Wei Jizhong, cité par le South China Morning Post. Un discours de circonstance pour le pays qui accueillera, à Pékin, les prochains Jeux d’hiver dans deux ans. «Nous devons penser d’abord aux athlètes, assure Wei Jizhong. Ils se sont préparés pendant au moins quatre ans, et si nous reportons les Jeux d’un ou deux ans, beaucoup d’entre eux vont perdre leur chance.» Surtout les Chinois, qui se sont débarrassés du Covid-19 plus tôt que les autres pays et qui, avant cela, ont envoyé selon certaines sources leurs athlètes se préparer loin du confinement.

En Suisse: démocratie et diplomatie

Face à cela, la Suisse se signale par son sens de la démocratie et de la diplomatie. C’est après avoir sondé ses sportifs, et compris qu’il leur était très difficile de se préparer dans de bonnes conditions, que Swiss Olympic a poliment «demandé» par lettre au CIO de reporter les Jeux d’été de Tokyo 2020. «Nous estimons qu’il n’est pas possible d’organiser des Jeux olympiques universels et équitables qui vont dans le sens du Mouvement olympique», justifie le président de Swiss Olympic, Jürg Stahl.

 

 

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