«Et surtout, n'oubliez pas: ici, à Lisbonne, Benfica est un mythe et le Sporting est tout petit. Bonne journée!» S'il a accepté de s'aventurer en terre ennemie avec le sourire - ses favoris ont remporté samedi le premier derby de la saison entre les deux clubs lisboètes (2-0 et trois arrestations) -, le chauffeur de taxi ne demande pas son reste. Nous voilà devant l'entrée de la fameuse Academia Sporting Puma, l'un des centres de formation les plus vantés de la planète football, financé par l'équipementier allemand. Une oasis de 250000 mètres carrés, à une grosse demi-heure du centre-ville, au-delà du pont Vasco de Gama. Une terre de conquêtes cernée par les cyprès, les oliviers et les pins parasols. C'est là que le Sporting Club du Portugal, que l'Europe appelle communément mais fallacieusement Sporting de Lisbonne, élève ses jeunes pousses.

Ce mardi matin, veille d'un match de Ligue des champions déjà capital face au FC Bâle (lire ci-contre), les apprentis footeux sont à l'étude. Leurs idoles s'entraînent dans une ambiance de cour d'école, sur l'un des six terrains bichonnés comme des parcours de golf - le principal, flanqué d'une tribune couverte, ferait pâlir d'envie bien des clubs de Challenge League. Maria de Jesus Cesar, taulier des lieux, ne souhaite manifestement pas s'étendre sur les secrets de fabrication locaux. «Les entraîneurs de tous nos juniors sont de grands professionnels», se borne-t-il à déclarer, avant d'énumérer les produits du terroir qui, avant ou après la rénovation des infrastructures en juin 2002, ont fait leurs classes ici: Paulo Futre, Simão, Luis Figo, Ricardo Quaresma, Hugo Viana, Cristiano Ronaldo ou encore Nani. Même le légendaire Eusebio fut d'abord détecté par les recruteurs du Sporting avant de rejoindre les rangs de Benfica en décembre 1960, au terme d'un imbroglio comparable, sur l'échelle des sensibilités lisboètes, au tremblement de terre qui dévasta la ville en 1755.

Bref, un tout petit club omnisports - le Sporting avait huit athlètes engagés aux Jeux de Pékin - qui bénéficie du soutien de quelque 90000 membres et dont la section football compte à son palmarès dix-huit titres nationaux, quinze Coupes du Portugal et une Coupe des vainqueurs de coupe glanée en 1964. Né en 1906 de la fusion du Sport Club de Belas et du Campo Grande Football Club, le Sporting est historiquement le porte-drapeau de la haute société lisboète, par opposition à Benfica, aux accents plus populaires. Son premier président fut José Alvalade, fils de vicomte et riche propriétaire terrien, qui donnera son nom au stade où évolue l'équipe fanion. Aujourd'hui en poste, Filipe Soares Franco rêve d'offrir aux supporters un championnat qui échappe aux Lions depuis 2002; d'implanter durablement les «vert et blanc» dans le gratin européen.

Comment faire pour rivaliser face aux superpuissances économiques du ballon, lorsqu'on ne peut se permettre de débourser des salaires supérieurs à 100000 euros par mois? Former ses propres talents et tenter de les conserver le plus longtemps possible. C'est aussi pour cela que l'Academia s'est dotée de deux pelouses synthétiques, dont une couverte, d'une piscine, d'un terrain de basket, d'une salle de musculation dernier cri, de plusieurs gymnases et d'un centre médical. «Les jeunes se sentent bien ici», assure Maria de Jesus Cesar.

Il vaudrait mieux, parce qu'ils y habitent pour la plupart, dès l'âge de 13 ans. Les dernières trouvailles, le gardien Rui Patricio, le défenseur Adrien Silva, les milieux Miguel Veloso, Bruno Pereirinha et João Moutinho, ainsi que l'attaquant Yannick Djaló, accusent tous entre 19 et 22 printemps; les uns forment déjà la colonne vertébrale de la première équipe, les autres frappent à la porte avec vigueur. Le plus impressionnant est sans contestation possible Moutinho, lutin diabolique de l'entrejeu, capitaine depuis trois saisons, titulaire avec la Selecção portugaise lors du dernier Euro et dragué avec insistance par les plus grands clubs européens - Manchester United est sur les rangs depuis deux ans.

Le Sporting du Portugal, une pépinière sans fond, éternellement condamnée à subir le pillage de plus fortunés que lui? Oui, sans doute. Ainsi va la vie. Mais toujours est-il que sous la houlette de l'entraîneur Paulo Bento, ancien joueur du club qui a commencé sa carrière de coach avec les juniors, un groupe est en train de s'épanouir, de prendre du coffre. Et chacun des jeunes talents qui le compose sait pertinemment qu'il n'y a rien de tel que de briller en Ligue des champions pour faire frétiller les chéquiers aux quatre coins du continent.