Comment battre Erik Zabel cet après-midi à San Remo? Cette question taraude l'esprit des coureurs, du public et des journalistes italiens, témoins actifs ou impuissants de la domination du champion allemand dans la Primavera. D'un côté, ils éprouvent du respect pour l'homme, de l'autre ils sont agacés par sa réussite. En remportant Milan-San Remo à trois reprises (1997, 1998, 2000)*, grâce à son arme principale, sa pointe de vitesse, Zabel mène, aux yeux des tifosi, une entreprise involontaire de démythification de la grande classique: par sa froide efficacité, il en effacerait les coups de théâtre et le romantisme qui ont fait une partie de sa légende; par sa réussite dépourvue de génie et d'improvisation, il renverrait le Poggio, patrimoine historique du cyclisme, où naguère se jouait l'épreuve, à une banale montée. Et pour cela, comble d'ironie, il jouit de l'aide de coureurs Italiens, recrutés à prix d'or ces dernières saisons par l'équipe Deutsche Telekom, les Elli, Fagnini, Lombardi…

«C'est une course si longue, qui réclame tellement de concentration et de chance, que je suis surpris de l'avoir si souvent gagné, assure Zabel avec modestie. D'ailleurs, samedi, je prendrai le départ comme si c'était la première fois…»

Pourtant, il y a tout juste un an, au soir même de son triplé, des voix s'étaient élevées contre ce scénario immuable. Elles réclamaient d'ajouter des côtes pour «durcir» la fin de course et mettre ainsi l'Allemand en difficulté, modifications s'avérant impossibles pour des raisons techniques. En revanche, la nature s'est chargée de provoquer un changement de parcours pour atteindre la Riviera. A cause de risques d'éboulement, le col du Turchino a été remplacé par le Bric Berton. Les groupes italiens sont prêts à exploiter cette inconnue de Milan-San Remo, et pourquoi pas à s'allier entre eux, pour provoquer la perte de Zabel. Lorsque Michele Bartoli, un des grands favoris, explique que «la Fassa Bortolo est actuellement la meilleure équipe, elle cherchera à passer en force et il vaut mieux être avec que contre elle», on croit comprendre que l'intérêt national pourrait prévaloir sur les querelles intestines du cyclisme transalpin.

L'été dernier, Erik Zabel a conquis le maillot vert (distinguant un coureur pour la régularité de ses résultats) pour la cinquième fois consécutive dans le Tour de France. L'automne venu, le Berlinois a gagné sa première Coupe du monde. Et, avant la fin du printemps, il semble prédestiné à occuper la tête du classement mondial par points (il est actuellement deuxième derrière l'Italien Casagrande).

A 30 ans, il n'est toujours pas rassasié. Et la faim justifie les moyens: «A l'époque de RDA, on roulait énormément, souvent pour pallier le manque de compétitions, raconte-t-il. Depuis que je suis pro, j'en ressens moins le besoin. L'important c'est de se sentir bien sur le vélo.» Il n'empêche que, dans le peloton, il passe avec les Museeuw et Tchmil pour un stakhanoviste de l'entraînement. En décembre, il a planté son camp d'entraînement en Afrique du Sud; en janvier, il a roulé jusqu'à 200 kilomètres par jour sur l'île de Majorque. «J'ai eu la chance d'avoir de très bons entraîneurs lorsque j'ai débuté chez les jeunes. Ils m'ont appris à me connaître, à écouter mon corps, à être autonome, et aujourd'hui, je n'ai plus besoin de personne», assure-t-il.

«Si j'avais vingt-cinq Zabel dans mon équipe, je n'aurais plus rien à faire», sourit son directeur sportif Rudy Pevenage, invariablement préoccupé, en revanche, par les problèmes de poids de Jan Ullrich, le leader pour les grandes courses par étapes, avec lequel le routier-sprinter a toujours fait bon ménage. Erik Zabel puise un atout majeur dans sa propre curiosité, son désir de prendre le meilleur de ce que proposent ses pairs, par exemple ses équipiers italiens. «Cet hiver, j'ai fait du rythme en montant des cols avec eux», précise-t-il, en ajoutant que «la carrière d'un sportif de haut niveau est trop courte pour se priver de découvertes».

De découvertes et de toutes les émotions qui lui restent à vivre grâce à la San Remo…

* Seule une attaque d'Andrei Tchmil, à 600 mètres de l'arrivée, en 1999, avait privé Erik Zabel, 2e ce jour-là, d'un succès supplémentaire.