Le Tournoi des Six Nations, qui débute ce week-end, a conservé son aspect romanesque: ses traditions magnifiques, ses terrains lourds, son ciel bas au nord de la Manche, la lumière blanche d'une folle journée parisienne. Apparences trompeuses car le jeu, lui, a considérablement évolué. Le rythme s'est accéléré, la puissance physique de ses acteurs a augmenté, l'argent est arrivé, et le sujet du dopage n'est plus seulement évoqué du bout des lèvres. Le rugby a profondément changé depuis la Coupe du monde 1995, qui a donné naissance au professionnalisme dans l'hémisphère Sud (Nouvelle-Zélande, Australie et Afrique du Sud) et, un peu plus tard, dans les îles Britanniques et en France.

Sûr que s'il revenait hanter les troisièmes mi-temps à Saint-Germain-des-Prés, l'écrivain Antoine Blondin ne reconnaîtrait plus «les ogres posés comme des menhirs et les lutins déliés qui dansent autour d'eux, tenant à égalité leur partition dans ce concert, où l'initiative du plus fragile peut abolir un labeur de bâtisseur de cathédrales.» Les ogres qu'il verrait en 2001 courent presque aussi vite que les lutins de naguère dans un rectangle vert où il n'y a plus de place pour de petits hommes. Pas même pour un possible héritier du «Petit Prince», le surnom du Narbonnais Didier Cordorniou. Le trois-quart centre type du rugby «moderne» atteint désormais le quintal et a pour mission première de percer le coffre-fort défensif de l'adversaire, avant de créer des brèches offensives.

Sport où les vertus du combat ont traversé avec allégresse le siècle dernier, le rugby de contournement, joué autrefois par les lignes arrière, a été remplacé par le rugby d'affrontement prôné par les nations du Grand Sud et adopté par les Européens. Et le jeu qui sera développé dans le tournoi débutant aujourd'hui à Rome, nouvelle arène de l'ovale, et à Cardiff, dans le somptueux Millenium Stadium, bâti sur les lieux mêmes du légendaire Arms Park, devrait renforcer ce constat.

Ils vont plus vite, ils sautent plus haut, ils sont plus forts, parce que les joueurs sont devenus des professionnels à part entière, s'entraînant quotidiennement ou presque, et jouant jusqu'à deux matches par semaine. A notre bon vieux tournoi se sont ajoutées une Coupe du monde des nations (organisée tous les quatre ans depuis 1987), plus récemment une Coupe d'Europe des clubs, tandis que le niveau physique et technique des championnats nationaux n'a cessé de s'accroître. En France, tout en demeurant très éloignés des salaires des footballeurs, les gains des rugbymen ont, depuis trois ans, sensiblement augmenté (la rémunération moyenne d'un joueur français de classe internationale est de 20 000 francs suisses par mois), suscitant cette réaction de Bernard Laporte, l'entraîneur des Tricolores: «Je dis toujours à mes joueurs que les placements en Bourse, c'est une chose, mais que, moi, je veux des passionnés qui aient envie de parler de rugby.»

Des joueurs parmi lesquels certains se sont exprimés sur le problème naissant du dopage dans leur sport, tabou brisé par de récentes déclarations de l'ancien sélectionneur Pierre Berbizier. «Il serait utopique de penser que le rugby est le seul sport épargné par le fléau du dopage, a reconnu Fabien Pelous, le capitaine des Bleus qui affronteront l'Ecosse dimanche. Il y a des tricheurs. Mais je pense que c'est un phénomène marginal», a-t-il ajouté en nuançant ses propos.

Face à cette menace, les valeurs du rugby et la magie du tournoi opéreront-ils encore longtemps? Espérons-le…