Il est le benjamin des douze entraîneurs de Ligue nationale A de hockey sur glace. A 35 ans, l'âge où certains de ses joueurs n'ont pas encore mis fin à leur carrière, il dirige pour la première fois de sa vie une équipe de l'élite du hockey suisse: Fribourg-Gottéron. Lorsqu'il a pris ses fonctions en fin de saison dernière, l'image du nobody dont tout le monde attend les premières sorties en ville lui collait à la peau. Sourire lisse, discours entendu. Qui pouvait bien être ce Serge Pelletier au nom si familier du côté de Fribourg? Fils du Gaston d'illustre mémoire? Et que dire de ses fonctions passées d'assistant de Jim Koleff à Lugano. Avaient-elles une quelconque valeur pour permettre au club de concrétiser ses ambitions?

Six mois plus tard, la Suisse romande assiste bluffée à la naissance d'un entraîneur. A la tête d'une formation qualifiée dans des conditions rocambolesques pour les play-off, le Canadien mène la vie dure au «Grande Lugano» (lire infographie). Pour un penalty raté mardi à la Resega, pour une poignée de secondes jeudi à Saint-Léonard, il s'en est fallu de peu que son équipe ne pousse les vice-champions suisses vers une sortie prématurée.

Plus que d'une naissance, c'est d'un aboutissement qu'il faudrait en réalité parler. Aboutissement du travail discret accompli depuis plus de dix ans par un homme obstiné, méticuleux, et soucieux du moindre détail. «Un homme précis, correct et fiable», rappelle Beat Kaufmann, le directeur technique de Lugano. Quand il a débarqué au Tessin à 23 ans, après avoir dû écourter sa carrière de joueur pour une blessure à l'épaule, le jeune Québécois s'est d'abord occupé des juniors élites. Puis il est devenu l'assistant de Jim Koleff auprès de la première équipe. Il a profité de chaque été pour suivre un séminaire d'entraîneur dans sa patrie d'origine. «Serge Pelletier a suivi les traces de Koleff, qui a d'abord été en charge des juniors élites de Zoug avant de devenir assistant auprès de la première équipe», poursuit Beat Kaufmann. A Lugano, le Québécois a donc eu la chance de «mûrir». «Il l'a surtout prise», conclu le responsable luganais.

Car l'homme gentil et souriant qui s'est imposé dans les médias depuis une année, poli, sans aspérité, proche parfois de l'insignifiance, ne reflète en réalité qu'une facette du personnage. «Je ne suis pas le toutou qui aboie tout le temps mais ne mord jamais», confiait-il récemment dans les colonnes de La Liberté. Et Jean-Yves Roy, l'attaquant des dragons, de confirmer que son compatriote sait pousser de bonnes gueulantes quand il le faut. «Les entraîneurs qui le font en permanence perdent de leur autorité, explique Roy. Lui sait choisir le moment opportun.» Même analyse en provenance de Lugano, où Jean-Jacques Aeschlimann parle du «charisme» de l'ancien assistant de Koleff. «Les joueurs ne s'arrêtent pas sur l'âge de leur entraîneur, explique l'attaquant bianconero. Et dans le cas de Pelletier, il a su imposer le respect par son incroyable force de travail.»

C'est Roland von Mentlen, le directeur général de Gottéron, qui est allé chercher le jeune Québécois à Lugano. «A l'époque où je dirigeais les juniors élites de Kloten, je lui ai dit qu'un jour, nous travaillerions ensemble. Quand je l'ai approché la saison dernière, j'ai senti qu'il avait la volonté de devenir entraîneur de LNA, qu'il était prêt à grandir avec l'équipe.»

Sur ce point, Serge Pelletier semble ne s'être jamais leurré sur le défi qu'on lui proposait. S'il a parfois donné l'impression fâcheuse d'être sous la coupe de son bouillant patron, c'est cependant bien lui qui a œuvré lors des moments difficiles pour maintenir le navire à flot, à grands coups de messages «positifs». Serge «Positif» Pelletier devenant même son surnom. «Il regarde toujours les choses du bon côté, ce qui nous fait repartir du bon pied», commente Jean-Yves Roy. Grand dévoreur de vidéos (les matches de son équipe et de ses adversaires), l'entraîneur de Gottéron s'est aussi improvisé réalisateur de clips. Des courts montages vidéos rassemblant, sur fond musical approprié, quelques brillantes phases de jeu de ses joueurs, qu'il leur a ensuite projetés. «Là encore, il n'en a pas abusé, raconte l'attaquant canadien. Cela aurait été contre-productif.» Serge Pelletier assume avec le sourire ce dédoublement de personnalité. Pour lui, une seule chose importe: protéger ses joueurs, pour mieux les convaincre qu'ils sont maîtres de leur destin.