Droits sportifs

La SSR, le plus grand terrain de sport du monde

Comment la petite télévision suisse peut-elle obtenir les droits sportifs des principales compétitions internationales que de grands groupes audiovisuels se disputent à l’étranger? Parce que le marché est restreint, mais pas seulement

«C’est un scandale! Vous ne diffusez pas Atletico Madrid-FC Barcelone.» Diriger le département des sports de la RTS est un métier exposé, plus encore depuis l’invention des réseaux sociaux, alors Massimo Lorenzi, en poste depuis sept ans, a eu le temps de se faire le cuir.

Le tweet outré de ce téléspectateur romand, mi-avril, a plutôt de quoi faire sourire. Ce soir-là, RTS Deux était l’une des très rares chaînes publiques à retransmettre les quarts de finale de la Ligue des Champions; elle avait juste préféré l’autre affiche, Benfica Lisbonne-Bayern Munich. Le téléspectateur romand, même mécontent, est un privilégié s’il aime le sport (et pas juste le FC Barcelone).

La période est particulièrement bien indiquée pour s’en rendre compte. De mai à fin août, les passionnés vont pouvoir vivre quatre mois de compétitions ininterrompus. Dans l’ordre, il y aura le tournoi de tennis de Roland-Garros, les finales des coupes d’Europe et de Suisse de football, la phase finale de l’Euro 2016 de football, le tournoi de tennis de Wimbledon, le Tour de France cycliste, les Jeux olympiques d’été de Rio, la Fête fédérale de lutte.

Plus quelques amuse-bouches comme le Tour de Romandie cycliste qui vient de s’achever, les Championnats du monde de hockey qui débutent, les courses de Formule 1 et de Grand Prix moto, les tournois de tennis de Genève et Gstaad, la reprise du championnat de Suisse de football (Super League), les meetings d’athlétisme de Lausanne et Zurich. La liste est non exhaustive.

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2500 heures de sport

Tous ces grands événements sportifs nationaux et internationaux sont retransmis en direct en Suisse sur la télévision publique SSR et ses trois canaux, SRF en allemand, RTS en français, RSI en italien. Le millésime est particulièrement riche, comme toutes les années paires. Selon ses propres chiffres, la RTS produira en 2016 sur ses différents supports (télévision, radio, site internet) 2500 heures de programmes sportifs. Une moyenne de sept heures par jour, qui montera à plus de dix heures (1000 heures de programmes) entre mi-mai et fin août. Vacances d’été reportées pour les 75 employés du département des sports.

12 à 13% du budget global de la SSR

Le montant de l’acquisition de ces droits sportifs est confidentiel par contrat avec les fédérations sportives. Selon les années (Jeux olympiques ou pas, Coupe du monde de football ou non), il est estimé entre 60 et 80 millions de francs. Plus pertinent, l’enveloppe globale du sport à la SSR (incluant les droits, les salaires, les frais techniques) avoisine les 200 millions de francs par an, soit 12 à 13% du budget global de la SSR.

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Il n’est pas question ici de juger si cela est trop ou trop peu, ni de la qualité de la retransmission ou des commentaires. Simplement de faire le constat que la situation est exceptionnelle, sans équivalent en Europe. «Cette richesse et cette diversité dans la programmation d’un service public paraissent normales aux yeux de certains téléspectateurs, mais ça ne l’est pas. C’est même unique au monde», souligne Massimo Lorenzi.

La SSR ne dispose cependant pas de tous les droits sportifs et Téléclub (Swisscom TV) propose également une offre importante et complémentaire, avec notamment tous les grands championnats étrangers de football (Premier League anglaise, Liga espagnole, Bundesliga allemande, Série A italienne).

Marché morcelé, investisseurs dissuadés

Dans les principaux pays européens qui nous environnent, il faut en moyenne cinq chaînes différentes pour voir les compétitions retransmises par la SSR. Très souvent, les droits sont partagés entre les chaînes publiques, les chaînes privées des bouquets numériques et certaines chaînes thématiques payantes.

Les Jeux olympiques, qui font relativement peu d’audience, sont partout retransmis sur les chaînes publiques alors que le football se privatise de plus en plus. En France, les habitants des régions frontalières (Haute-Savoie, Pays de Gex, Franche-Comté, Alsace) ont pris l’habitude de suivre le PSG en Ligue des Champions sur RTS Deux. En Espagne, la vente des droits TV de l’Euro 2016 est toujours l’objet de négociations.

Le cas de la Suisse est donc très particulier. La petitesse du pays explique des droits télévisés négociés en rapport avec la taille du marché. Mais il y a autre chose, sans quoi les petits pays scandinaves ou de l’Est de l’Europe jouiraient des mêmes privilèges. «Si nous n’avions qu’une langue, notre situation serait déjà beaucoup moins favorable, admet Massimo Lorenzi. Trois langues, trois cultures, cela représente des coûts supplémentaires pour un grand groupe privé qui voudrait rafler les droits sportifs. On ne peut pas gagner de l’argent avec le sport à la télévision en Suisse.»

Deuxième élément, la Suisse est le pays des grandes fédérations internationales. A l’heure des négociations, la FIFA (Zurich), l’UEFA (Nyon), l’UCI (Aigle) ou le CIO (Lausanne) sont enclins à vendre leurs droits de retransmission au pays qui les accueillent et qui leur offrent des conditions fiscales très avantageuses. Lorsque vous n’avez pas forcément bonne presse, il n’est pas inutile de redorer son image en montrant ce que vous avez de meilleur.

Mandat de service public

Tout ceci ne serait rien sans la volonté ancienne et résolue de la SSR de faire du sport l’un de ses piliers. «Cela fait partie du mandat de service public, à la fois parce que cela répond à une demande des téléspectateurs et parce que le sport joue un rôle de ciment national, reprend Massimo Lorenzi. Les matchs de Roger Federer et du FC Bâle ou les courses de Lara Gut font de très bonnes audiences. Ces champions intéressent tous les publics et transcendent les barrières linguistiques. Lorsqu’un de nos sportifs gagne, le réflexe est le même que lors d’un dimanche de votations: tout le pays se retrouve et se rassemble.»

Si l’argument n’est jamais clairement mis en avant, le sport est pour beaucoup dans la réalisation des objectifs d’audience. Début mars lors de la présentation du bilan 2015, le directeur de la RTS Gilles Marchand expliquait des résultats en baisse (de 35,3% de parts de marché à 32,8% entre 18h et 23h) «essentiellement par l’absence, en 2015, de grands événements sportifs tels que la Coupe du Monde de football et les Jeux olympiques».

Le plan d’économie de 40 millions de francs par an imposé à la SSR depuis 2016 n’affecte pas prioritairement le sport. Mais le budget n’augmentera plus et à terme, certaines diffusions pourraient être abandonnées, comme Wimbledon après la retraite de Roger Federer.

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