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Stade terminal

Un nouvel épisode au scandale des matches truqués ébranle l’Italie. Les filières mènent vers l’Asie, avec des intermédiaires en Europe centrale

Sur Florence naît l’aube. La lumière peine à jaillir; jour de pluie. Dans le quartier de Coverciano, bastion de la Fédération de football, la diane n’a pas encore réveillé l’équipe d’Italie. Une Fiat noire et une BMW gris clair aux plaques d’immatriculation ordinaires fendent la pluie. C’est le SCO, servizio centrale operativo – la police criminelle nationale. L’irruption des agents remue l’hôtel. «Association de malfaiteurs»; l’accusation sonne le défenseur Domenico Criscito. Ce lundi, son Euro tombe à l’eau. Sa chambre est passée au crible, son téléphone mobile et sa tablette numérique saisis. Il n’est que l’une des 19 victimes d’une vague d’arrestations, doublée de 30 perquisitions qui tannent la botte tout entière: joueurs, entraîneurs, officiels, complices. Plusieurs footballeurs sont placés en garde à vue. Chez le coach Antonio Conte, les limiers séquestrent un iPhone et sauvegardent le contenu de l’ordinateur, schémas tactiques compris – et dire qu’il vient d’être couronné avec la Juventus de Turin. Son passé à Sienne le rattrape.

C’est la quatrième opération policière d’envergure dans le cadre du «Calcioscommesse», le scandale des matches truqués – dont le volet initial sera examiné par la justice sportive dès aujourd’hui. Drame national. La politique s’en empare: le président du conseil italien Mario Monti suggère une trêve. «Est-ce qu’une suspension totale de ce jeu pour deux ou trois ans ne profiterait pas à la maturité de nos concitoyens?» interroge-t-il. Technicien légendaire, à la tête de l’Eire, Giovanni Trappattoni s’insurge: «Moi qui voyage à l’étranger depuis un bout de temps, je dois dire que nous donnons une image bien laide de notre football. Nous n’apprenons pas de nos erreurs.» Et l’histoire, sans doute, est loin d’être achevée. «On pourrait continuer pour toujours, a lancé le procureur de Crémone Roberto Di Martino. Mais nous n’en avons sans doute pas les moyens.»

Si l’épilogue reste non écrit, la mémoire rappelle que le prélude – comme dans d’autres affaires du même type, mais moins tentaculaires (en Allemagne et en Belgique) – est né d’un fait divers parallèle. D’un hasard. En novembre 2010, plusieurs joueurs de Crémone sont drogués aux anxiolytiques par leur propre gardien. L’avocat du club dépose plainte, l’enquête débute sous l’égide du juge d’instruction Guido Salvini. Le magistrat n’a rien d’un bleu; par le passé, il a notamment enquêté sur de piquantes affaires d’espionnage et fourré son nez dans un dossier délicat d’attentat terroriste. Plutôt que de se fier aux dirigeants, il revendique le secret médical – et préfère procéder à des écoutes téléphoniques.

Peu à peu, la mesure porte ses fruits. Des girouettes cessent de la mettre en veilleuse et balancent les copains. Aujourd’hui, le parquet de Crémone n’est plus le seul concerné; ceux de Bari et de Naples se sont mis en selle. Outre de nombreux matches de ligues inférieures, sept rencontres de première division sont désormais entrées dans le collimateur de la justice. Auteur du livre Comment truquer un match de foot, Declan Hill n’est pas étonné. «Les autorités, les journalistes, les suiveurs ont trop longtemps avancé dans le déni, raconte le journaliste d’investigation. Désormais, ce que l’on constate, c’est une forme d’industrialisation de la corruption. Je dirais même qu’elle est partie intégrante du business model de clubs italiens.» Ainsi certains propriétaires tableraient-ils en début de saison sur les matches perdus; les truquages leur permettraient d’en tirer des bénéfices.

«Sauf pour quelques répondants, la loi de l’omerta demeure largement répandue, a relevé Guido Salvini, mais les techniciens pouvaient difficilement ne pas être au courant de la majeure partie de ces situations illégales qui mûrissaient. La pollution éthique des footballeurs et des dirigeants n’est pas épisodique, mais culturellement diffusée.» Pour le juge, les criminels ont trouvé un terreau fertile. L’affirmation ne déconcerte pas l’essayiste Jean-François Gayraud (Géostratégie du crime). «Le football italien est de manière structurelle et systémique contaminé par des phénomènes de criminalité et de fraude, et cela depuis les années 80 au moins», note-t-il.

Il y a eu le «Totonero I» (1980) et le «Totonero II» (1986), des affaires de matches truqués, déjà; puis le «Calciopoli» (2006), lorsque la Juventus a été reconnue coupable d’avoir influencé des arbitres et des officiels. L’historien du sport Fabien Archambault remonte encore davantage le temps. Il a consacré sa thèse au rapport entre religion, politique et football en Italie, de 1943 au tournant des années 1980. «Le football y est un système industriel où les enjeux symboliques, au-delà des enjeux financiers, sont très importants, explique-t-il. Du coup, il est hors de question de le laisser aux mains du hasard. Au milieu des années 50 déjà, un scandale d’arbitrage avait éclaté et des étrangers avaient été convoqués pour siffler les matches. La Fiorentina était devenue championne, pour la première fois le titre échappait au Nord.» Les temps ont passé, les spectateurs ont ronchonné sans vraiment déserter. «Il y a toujours un paradoxe entre le discours du «Tous pourris», et la fidélité à l’événement, analyse l’ethnologue Christian Bromberger. J’avais étudié le cas de Naples, à l’époque de Maradona. Des liens avec la Camorra étaient-ils suspectés? La corruption était-elle évoquée? Il est néanmoins resté le héros le plus populaire, y compris auprès des intellectuels.»

Le football est lucratif et fragile; l’intérêt que lui portent des entités criminelles n’est pas récent. «A Palerme, le club de football a toujours été dans l’orbite des clans de Cosa Nostra, puisqu’elle y influence tous les secteurs économiques», reprend Jean-François Gayraud. Mais aujourd’hui, au «Calcioscommesse» s’ajoute une dimension globalisée. C’est elle qui sidère. «Ces scandales ne sont pas des accidents, mais des symptômes du fait qu’une grande partie des résultats sont faussés, lâche Jean-François Gayraud. Ce qui est extrêmement grave, c’est que ces fraudes ont pour moteur profond le crime organisé, qu’il soit endogène, issu d’Europe centrale ou balkanique, ou d’Asie.»

Consultant spécialisé en stratégie dans le domaine du sport et des jeux d’argent, Christian Kalb résume un système pyramidal: «Au sommet domine un «financeur», puis il y a les corrupteurs, ensuite les intermédiaires, et enfin les corrompus.» Dans le cas italien, la piste du cerveau mènerait à Singapour, tandis que des groupes d’Europe centrale formeraient le rideau des corrupteurs. Les intermédiaires, eux, entretiendraient des liens privilégiés avec le milieu; anciens joueurs passés dans l’ombre, avec leur lot de soucis personnels, et leur aptitude à tisser une relation de confiance avec les acteurs. «Ils ont pour mission de déterminer si un sportif est solide ou non, poursuit Christian Kalb. S’il ne l’est pas, alors on le ferre. La première étape est parfois douce: les malfaiteurs peuvent lui promettre une récompense en cas de bonne performance. Ensuite, la porte est ouverte à toutes les pressions.»

Hervé Martin Delpierre a longuement enquêté sur le «Calcioscommesse». De ses explorations est né le documentaire Sport, Mafia et corruption, récemment diffusé sur Arte. Il s’y entretient notamment avec Marco Paoloni [l’ancien gardien de Crémone] et Guido Salvini. «L’empoisonnement de Crémone n’est que le seuil d’une affaire extrêmement compliquée, qui a dévoilé un réseau complet qui touche l’Italie, mais aussi d’autres pays européens. Pour ce qui est de la Péninsule, tout un système avait été mis en place. En fonction de la division, l’achat d’un joueur était même tarifé.» Le championnat européen n’est que le terrain de jeu; remonter les filières mène loin. Singapour, Shanghai, Hongkong. «On parle beaucoup de Singapour dans ce cas, mais selon moi, Hongkong est un point de chute plus important. Certaines réponses ne tomberont jamais car des officiels chinois sont à la tête de sites illicites, et du marché parallèle des matches truqués.» Parier anonymement, sans limite, sur ce que l’on veut relève du domaine du possible en Asie.

Les triades y profitent des informations et du travail de leurs correspondants. «Quelquefois, dans des cas ordinaires, elles agissent de manière autonome, lance Jean-François Gayraud, mais j’imagine mal des organisations asiatiques travailler au sud de l’Italie sans coopérer avec les mafias locales.» Aussi passent-elles sous les fourches caudines. «Les malfaiteurs, d’ici, vendent les infos à Singapour et à ­Hongkong pour faire fructifier de l’argent, note Hervé Martin Delpierre. Il est arrivé que 23 millions d’euros soient pariés sur un match de deuxième division.» Sur le terrain, les alliés assurent le recrutement par des modes opératoires variables. «Les gangsters professionnels sont des opportunistes et non des stratèges, explique Jean-François Gayraud. Tombent-ils sur un gardien amoureux du jeu, si amoureux même qu’il en est endetté? Ils le captent. En Campanie par exemple, mille opportunités se présenteront à vous, et ce d’autant plus facilement que les sportifs sont souvent jeunes, fragiles socialement, qu’ils vivent au contact des boîtes de nuit et du show-business.»

Evidemment, le cas rocambolesque des somnifères administrés à des coéquipiers n’incorpore pas la palette des moyens couramment utilisés. «C’était la bêtise d’un type sous pression, au bout du rouleau», estime Hervé Martin Delpierre. Plus généralement, les joueurs corrompus commettent des erreurs volontaires sur le terrain; penalties, cartons rouges, balles laissées à l’adversaire, buts contre leur camp. Certains entretiennent des contacts réguliers avec les entremetteurs, grâce à des cartes à puce qui ne sont pas enregistrées à leur nom. Dans les formes d’action, «on peut aussi imaginer un criminel qui rachète un club et le sauve de la faillite, ajoute Hervé Martin Delpierre. En échange, il exige que ses propres joueurs perdent volontairement des matches. Cela s’est vu en Belgique. Et, en Italie, voilà trois ans que la Mafia essaie de s’approprier la Lazio de Rome.»

Selon le procureur Di Martino, c’est en Suisse qu’un groupe de malfaiteurs du «Calcioscommesse» a fourbi ses armes, et l’entraide judiciaire a permis de déterminer que par la Suisse transitaient certaines sommes d’argent. Si ce n’est pas un scénario parfait.

«La pollution éthique des footballeurs et des dirigeants n’est pas épisodique, mais diffusée»

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