Sport-étude

Dans les stades, le malaise face aux athlètes intersexes

D'un côté les hommes, de l'autre les femmes: la compétition s'articule autour de catégories claires et tranchées, alors que la nature produit de nombreux entre-deux. Lucie Schoch, chercheuse à l'Université de Lausanne, revient sur le cas de la championne Caster Semenya

Relais mixte 4x400 mètres en athlétisme, relais mixte 4x100 mètres quatre nages ou encore triathlon mixte: hommes et femmes vont s’aligner sur de nouvelles épreuves lors des Jeux olympiques de Tokyo en 2020. Coup double pour le Comité international olympique, qui trouve là une manière innovante de diversifier le spectacle sportif et de faire bonne figure en manifestant son souci d’une plus grande égalité hommes-femmes. Mais ces épreuves mixtes reposent sur la même bicatégorisation par sexe qui structure le sport et masquent à peine l’embarras du monde sportif face aux problèmes qu’elle soulève. Car en matière de «sexe», les choses sont loin d’être aussi simples qu’on pourrait le penser... 

Sexe, gonades et chromosomes

Dimanche, aux Championnats du monde de Londres, Caster Semenya a remporté avec panache la finale du 800 mètres. Cela fait des années que la Sud-Africaine de 26 ans met l'athlétisme mal à l'aise. Epaules trop larges, poitrine plate, voix rauque... Jugée trop masculine, elle dut se soumettre à un test de féminité en 2009. Même si les résultats n’ont jamais été officiellement publiés, certaines données ont fuité et suggèrent une probable hyperandrogénie. Autrement dit, pour une femme, une trop forte production d’hormones masculines qui provoque l’apparition de certains caractères masculins. L’athlète fut autorisée à recourir dans la catégorie «femme» près d’une année plus tard; et on soupçonne que ce soit à condition de suivre un traitement hormonal.

Lire aussi: Caster Semenya, des épaules solides aux Jeux de Rio

Caster Semenya est probablement ce que l’on appelle une personne intersexe. Il existe en effet diverses ambigüités anatomiques au regard des standards habituels, dues au développement atypique des sexes chromosomique (XX ou XY), gonadique (ovaires ou testicules) et anatomique, visible (clitoris ou pénis). Un individu de sexe apparent féminin peut ainsi avoir un sexe chromosomique XY et avoir des testicules intra-abdominaux. De même, un individu de sexe apparent masculin peut être porteur de deux chromosomes X.

En matière d’«identité» sexuée, la nature produit donc des entre-deux, et ce plus fréquemment qu’on ne le pense. Les spécialistes estiment qu’une naissance sur 2000 est concernée. Or, dans le milieu sportif, ces formes d’intersexuation posent problème de longue date car elles bouleversent son organisation bicatégorielle des sexes, et parce que certaines formes sont supposées avantageuses sur le plan sportif du côté des femmes.

Contrôler le sexe des sportives

Le sport s’est ainsi doté de tests de féminité dans les années 1960, pour contrôler le sexe des athlètes et exclure celles ne correspondant pas aux critères biologiques et médicaux de la féminité. Certaines pratiques sportives comme l’athlétisme, où les corps sont largement dénudés et facilement sujets à des commentaires et jugements normatifs, ont été et demeurent plus concernés.

Dans son ouvrage Le Test de féminité dans les compétitions sportives – une histoire classée X?, Anaïs Bohuon retrace l’histoire des méthodes adoptées au fil du temps. Elle montre que les changements dans les critères du test de féminité illustrent la difficulté à déterminer le «vrai» sexe d’une personne. Tous ont été balayés, des contrôles gynécologiques (trop humiliants) aux analyses génétiques (jugées discriminantes).

Lire aussi: Y a-t-il des sports de filles et des sports de garçons?

Plus récemment, le CIO et l'Association internationale des fédérations d'athlétisme (IAAF) ont imposé un seuil maximal de testostérone. Mais en juillet 2015, le Tribunal arbitral du sport a demandé à l’IAAF de suspendre pendant deux ans son règlement relatif à l'hyperandrogénie féminine devant le manque de preuves scientifiques sur l’impact du taux de cette hormone sur la performance sportive. Or, des travaux publiés très récemment, dans le British Journal of Sports Medecine, suggèrent un avantage de 1,8 à 4,5% de l'hyperandrogénie féminine. De quoi mettre fin à la suspension actuelle du règlement et amener au retour de traitements médicaux...

Depuis les années 2000, le caractère systématique des contrôles a été supprimé. Menés aujourd’hui uniquement en cas de doutes visuels sur l’identité sexuée de l’athlète, les tests de féminité sont pourtant toujours aussi discriminatoires. Ils renforcent une image stéréotypée de la féminité et dans cette optique, toute sportive non maquillée et préférant porter un bermuda plutôt qu’une tenue plus minimaliste peut être suspecte, comme l’a été Caster Semenya.

La question du dopage reste peut-être aussi en toile de fond, une apparence trop virile pouvant entraîner un soupçon de recours à des produits interdits. De quoi donner envie à certaines de surjouer les codes de la féminité.

Questions éthiques délicates

Cette mise en conformité avec des normes biologiques pose des questions éthiques importantes. Le sport est-il en droit d’imposer des contrôles de sexe alors même que les fondements scientifiques de ces derniers font défaut? Est-il de son ressort de questionner l’identité sexuée de certaines sportives qui ne s’interrogeaient pas sur leur genre avant d’être testées? Se posent aussi des questions quant au bien-fondé, mais aussi potentiels dangers, des traitements ou opérations chirurgicales, allant jusqu’à l’ablation partielle du clitoris et/ou l’ablation totale des gonades, auxquels certaines sportives se soumettent alors qu’elles sont en bonne santé.

Officiellement, ces derniers ne sont pas demandés par les instances sportives, qui déclarent chercher uniquement à prescrire les critères d’admission des sportives. Mais elles savent que ces pratiques existent et ferment les yeux.

Dans la série «Sport-étude»: Le mental du sportif, chantier en cours

L’embarras du monde sportif est palpable. Il semble piégé par sa définition duale des catégories de sexe, pourtant réductrice et mise à mal par les faits. Les épreuves mixtes, tout engageantes qu’elles soient, ne résolvent aucunement les contradictions auxquelles doit faire face le sport de compétition autour de la gestion des identités sexuées. Et l’on aurait envie de souffler à l’oreille de ses dirigeants que la solution se trouve peut-être dans l’inclusion, la tolérance et la prise en compte de la réalité diversifiée des corps plutôt que dans l’exclusion.

* Lucie Schoch travaille comme maître-assistante à l’Institut des sciences du sport de l'Université de Lausanne, elle est sociologue, spécialiste de la médiatisation du sport et des questions de genre.

Publicité