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James Ward-Prowse, à gauche à côté du buteur Charlie Austin, est la dernière pépite du centre de formation de Southampton. 
© PETER NICHOLLS/REUTERS

Premier League

A Staplewood, l'«Oxford du football»

Considéré comme le plus performant d’Angleterre, le centre de formation de Southampton a sorti Shearer, Le Tissier, Walcott, Bale, Oxlade-Chamberlain, Lallana. Et fait des Saints un club producteur au pays des importateurs

A Southampton, on vend des joueurs et c’est le club qu’on achète. Pour 250 millions de francs, posés cet été par un homme d’affaires chinois sur la table de Katharina Liebherr. La Fribourgeoise avait hérité des «Saints» de son père, Markus Liebehrr, sauveur en 2009 d’un club criblé de dettes, luttant péniblement en troisième division anglaise. Il en a fait un club de Premier League qui prospère sur la formation. Et une affaire rentable.

Southampton avait déjà donné au football anglais deux joueurs emblématiques des années 1990, Alan Shearer et Matt Le Tissier, et vendu en 2006 aux clubs de Londres Theo Walcott (Arsenal) et Gareth Bale (Tottenham). Il fallait recreuser ce filon. «Markus Liebherr voyait la promotion de la relève comme un facteur de durabilité, explique Guillaume Legueret, auteur d’un long format sur les Saints pour le site d’information Sept. info. Il a rapidement investi 40 millions de livres pour rénover le centre d’entraînement.»

Royaume de la sueur

Lorsque Southampton célèbre son retour en Premier League en 2012, c’est avec neuf joueurs locaux dans son effectif, dont Alex Oxlade-Chamberlain. A l’été 2014, les ventes de Luke Shaw, Adam Lallana et Calum Chambers rapportent près de 90 millions de livres. Un an plus tard, la rénovation du complexe sportif de Staplewood est achevée, signe que la source n’est sans doute pas tarie.

Caressant la bordure est du New Forest, parc naturel de 60 000 hectares aérant le comté du Hampshire, le campus s’habille de bois et écoute chanter les oiseaux. Cette quiétude n’est qu’un leurre. Comptant seize terrains d’entraînement, deux salles de musculation, une piscine couverte et de multiples espaces voués à l’analyse vidéo, Staplewood est un véritable royaume de la sueur, une usine à produire des footballeurs professionnels. Les médias britanniques surnomment l’endroit «l’Oxford du football».

Légendes omniprésentes

Shearer, Le Tissier, Walcott, Bale, Oxlade-Chamberlain sont toujours ici, sur les murs. «Les murs de Staplewood sont jalonnés des portraits de tous ceux qui ont réussi. Ils forment l’ADN du club, nous rappellent tous les jours que notre projet est valable», assène Matt Hale, responsable du centre de formation.

Depuis le Markus Liebherr Pavilion, luxueux cottage abritant l’administration du club, il faut suivre un sentier de copeaux pour arriver au bureau de Matt Hale, dans le baraquement principal de l’Academy Village. Sur un mur de la pièce, un large tableau liste les noms complets des 175 juniors, des M9 au M23. Pour eux, tout a commencé par un repérage.

Le 4-3-3 comme base éducative

«En tant qu’académie de première catégorie, nous avons le droit de recruter des joueurs partout dans le pays dès l’âge de 12 ans. Mais cela coûte très cher, prévient Matt Hale. Nous n’avons pas les moyens de Manchester City, qui recrute très agressivement, et notre bassin régional est coupé par la mer et les forêts. Notre chance est de pouvoir compter sur 25 centres satellites répartis entre le sud du pays, le Grand Londres et le pays de Galles.»

Southampton fait la différence sur la méthode. «Nous regardons moins les performances que le potentiel. Chaque sélection est parée d’incertitudes, mais nous suivons une systématique. Tout ce qui est analysable est analysé: la croissance musculaire, la taille potentielle, les années d’entraînement au moment de la sélection.» Matt Hale se félicite de travailler «avec une vingtaine de recruteurs très talentueux», sachant identifier quels joueurs adopteraient habilement le style de jeu des Saints. «Toutes nos équipes jouent en 4-3-3, précise-t-il. Nous sommes l’une des seules académies anglaises à prêcher une circulation du ballon depuis l’arrière. C’est la meilleure façon de progresser.»

Tout est gradué selon les âges

Une fois enrôlés, les footballeurs en devenir sont intégrés à l’une des 11 équipes selon leur âge, et évoluent à travers trois phases de développement: Foundation, Youth puis, à partir de 16 ans, Professional. Ici, tout est graduel. L’internat (d’une à six nuits par semaine), la taille des bus pour les matches à l’extérieur et l’intensité des séances d’entraînement. Pour assurer l’épanouissement des pensionnaires, le club bénéfice de sa propre cellule médicale, emploie des cuisiniers spécialisés dans la diététique sportive et collabore avec 46 familles d’accueil triées sur le volet, contrôlées toutes les six semaines.

Au pays de la milliardaire Premier League, où les clubs jouissent de pouvoirs d’achat phénoménaux, la politique de Southampton détonne. Le système académique national ne fournit que 12% de l’élite anglaise. Seul 0,5% des joueurs entrant dans les centres de formation accomplit une carrière professionnelle.

Pas de chaussures de couleur avant d’être pro

«Nous ne promettons jamais aux parents que leur enfant réussira. Nous leur disons juste qu’avec nous, il aura plus de chances, nuance Matt Hale. Nous ne nous arrêtons pas sur des probabilités. A l’heure des managers éphémères, dont les contrats n’atteignent jamais leur terme, c’est le système de formation qui stabilise un club. Notre objectif est que la première équipe soit composée à moitié par des joueurs locaux.» Se levant d’un bond, il écrase un épais livre sur la table: «Toute la substance de notre philosophie, le Southampton Way, figure dans ce bouquin.»

A la première page, les 10 commandements de l’académie énumèrent les bases: relever ses chaussettes, être à l’heure, serrer la main. Plus surprenant, aucun joueur n’a le droit de porter des chaussures de football de couleur tant qu’il n’a pas signé de contrat pro. Ceci «pour instaurer une vraie culture du travail», insiste Matt Hale.

Prendre son destin en main

Chapitre central de la méthode des Saints, les jeunes athlètes se voient imposer un programme soutenu de self-learning. «Il faut marquer la différence entre conditions favorables et assistanat. Le monde du sport est sans scrupule, nous tenons à ce que nos joueurs prennent leur destin en main, clame Matt Hale. Tous les juniors de 12 à 20 ans disposent d’un iPad, sur lequel ils peuvent visionner leurs dernières performances ou lire des remarques personnalisées de leur entraîneur.» Pour produire ce contenu, des caméras sont installées autour de chaque pelouse de Staplewood et les analystes vidéo sont encadrés par un département recherche et développement.

Quant à la large équipe technique (plus de 120 entraîneurs sur l’ensemble du réseau), elle profite elle aussi d’un ambitieux plan de développement. «Nos procédés ne seraient rien sans des instructeurs de talent, certifie Matt Hale. Nous avons une vraie stratégie RH pour nos coaches, leur proposant des ateliers de formation continue ainsi que des observations pédagogiques.» Récemment, le staff a visité la prestigieuse école de musique Yehudi Menuhin pour s’inspirer de ses pratiques enseignantes.

Entourés mais pas déresponsabilisés

A Staplewood, tout est pensé. Même la perspective de l’échec. «La pointe de la pyramide est extrêmement fine. Nous sommes à la fois des faiseurs et des briseurs de carrière, admet Toby Roodwood, à la tête du service éducatif. Pour habituer les juniors à l’exigence extrême du métier de footballeur et à sa forte exposition médiatique, les statistiques de performance sont affichées publiquement. Tous les jeunes n’arrivent pas à encaisser les efforts et la pression», regrette le pédagogue.

Afin de vaincre les troubles anxieux, des psychologues sont mis à disposition. «Ils dressent un profil comportemental de tous les joueurs. Ce profil nous suggère comment agir ou réagir avec eux, sur le plan sportif comme sur le plan scolaire», témoigne Toby Roodwood. Un programme interdisciplinaire, dénommé life skills (compétences de vie), leur apprend à cuisinier, à communiquer, à gérer leurs finances. Un joueur qui rechigne à faire ses devoirs est sanctionné sportivement.

Entretenir le rêve

Traversant le Markus Liebherr Pavilion, les vestiaires, accolés les uns aux autres, dessinent un interminable couloir. L’allée débouche sur les rutilants quartiers de la première équipe. «Cet agencement est une allégorie du dur chemin à parcourir pour arriver jusqu’au bout, image Matt Hale. Il est capital que les jeunes puissent voir et interagir avec les pros. Cela permet d’entretenir leur rêve, de contextualiser des efforts qui restent très routiniers.» Et pour ceux qui n’iront pas au bout de l’allée? «Nous ne pouvons pas garantir un contrat professionnel à tous. Mais une trépidante aventure, au moins.»

 

 

Parmi les meilleurs formateurs d’Europe

Une récente publication du Centre international d’étude du sport (CIES) l’atteste: Southampton figure bien parmi les 50 clubs d’Europe formant le plus de joueurs pour les cinq championnats majeurs. Loïc Ravanel, collaborateur scientifique du CIES, ajoute que «Southampton engage probablement moins de moyens que les cadors européens, ce qui induirait que sa présence dans cette liste est plus méritoire». Actuellement, la première équipe comprend cinq joueurs formés au club ayant, selon les critères officiels, évolué au moins trois saisons au sein du mouvement junior entre 15 et 21 ans.

«Ce qui est plus décevant par contre, c’est le temps de jeu des locaux en Premier League, constate Loïc Ravanel. Cette saison, il se monte à moins de 3% du total pour les Saints. Pour comparer, Arsenal affiche un ratio de 20%.» Le chercheur tient toutefois à rappeler la dimension aléatoire du sport: «Southampton a connu une génération dorée il y a deux ans. Aujourd’hui, on peut dire que Tottenham a pris le relais.»

 

 

Le spectre de la pédophilie

En novembre 2016, l’ex-défenseur de Burry Andy Woodward déclarait au Guardian avoir été victime d’abus pédophiles dans les années 80, alors qu’il était membre de l’académie de Crewe Alexandra. Un pavé dans la mare qui a ricoché. Un an et de nombreuses investigations plus tard, la police britannique répertorie 331 clubs, 285 suspects et 784 victimes.

«Nous vivons à une époque où les menaces envers les enfants et autres groupes vulnérables ne font que s’accroître, expose Margaret Sainsbury, chargée de la sécurité et du bien-être des résidents de l’académie des Saints. Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour prévenir les abus, la maltraitance ou le harcèlement.» La responsable affirme ainsi «collaborer étroitement avec toutes les parties prenantes impliquées dans le centre de formation», ceci afin que «tous les soupçons soient immédiatement reportés via les canaux prévus». «Au-delà du dispositif, nous devons rester très vigilants, répète-t-elle. La saison prochaine, les catégories féminines vont intégrer le campus, impliquant de nouvelles problématiques.»

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