Son regard balaie les gradins, heurte un calicot à la gloire du CP Berne, puis embrasse la patinoire tout entière. «Depuis le début des play-off, nous jouons chaque soir devant 16 000 partisans. Il règne une atmosphère de folie. De ma vie, je n'avais jamais rien vu de tel.» Daniel Brière est séduit. Mais il n'est pas sot: l'été prochain, en cas de résolution du conflit salarial, il retournera en National Hockey League (NHL), où l'attend un contrat flambant neuf de 2,55 millions de dollars. «J'ai percé sur le tard, après un long pensum. A 27 ans, je dois mettre ma famille à l'abri. Mais je reviendrai en Suisse. Grâce au lock-out, j'ai vécu une expérience sportive et culturelle inoubliable.»

Il avait failli émigrer à Berne quelques années plus tôt, avide de découverte, lassé des ligues de sous-préfecture, écœuré de cette NHL qui raillait son physique de garçon d'étage et se refusait à ses coups de boutoir. Voilà pourtant, en guise de gringalet, une silhouette vigoureuse de 84 kg. Mais, en NHL, monde de démesure et de peu de simagrées, monde de brutes campé sur ses certitudes, aux confins de la masculinité, Daniel Brière savait que son mètre septante-neuf serait perçu comme un handicap de taille, sinon comme une défectuosité rédhibitoire.

Depuis huit ans, il conserve dans un tiroir un article de presse qui, citant Frank Bonello, directeur du centre de dépistage, le voue à une destinée laborieuse: «Ce joueur ne sera jamais mieux qu'un 4e ligne, un utilitaire. Il est trop petit.» Daniel Brière avait 18 ans. Neuf ans plus tard, nul ne saurait jurer, sous des dehors particulièrement affables et paisibles, que la rancœur a disparu. «Quand j'ai lu cet article, j'ai ressenti une grande frustration. J'étais abattu. Tout au long de ma carrière, je n'ai cessé de penser aux experts qui m'avaient condamné d'avance. Je suis un joueur extrêmement émotif. Les critiques, les moqueries, je m'en suis nourri pour avancer.»

Daniel Brière s'est exercé à l'opiniâtreté dans les ligues mineures, antichambre de la gloire, où s'étripent les smicards dans une ambiance de comice agricole. Les mineures, égouts du paradis, où s'entassent et s'égarent des talents du monde entier. Les mineures, conglomérat de durs à cuire: les novices y sont envoyés en formation, les blessés en convalescence, les paresseux et les poltrons en pénitence…

Daniel Brière y a tout connu. La route, les coups, l'indifférence, les nuits dans un motel ou sur la banquette éreintée du bus de l'équipe, ce bus dont le ronflement lui est devenu aussi familier que la voix de son épouse. «Mais ce n'est pas le plus difficile, dit-il. Le pire consiste à surmonter l'adversité. Pas l'équipe d'en face – elle importe peu finalement – mais ton seul véritable adversaire: le gars assis à côté de toi sur le banc… Seul compte pour chacun la perspective de décrocher une place en NHL. Pour y arriver, il ne faut pas s'encombrer d'états d'âme. C'est une bataille psychologique avant tout: les joueurs qui survivent à ces ligues en ressortent très forts mentalement. Plus rien ne les affecte vraiment, ni la concurrence, ni la pression.»

Daniel Brière y a végété quatre ans, brinquebalé entre Springfield, l'antichambre, et Phoenix, la maison mère de NHL, propriété du légendaire Wayne Gretzky. «Un jour que Phoenix m'a mis en ballottage (ndlr: sur le marché), aucune des 29 équipes n'a voulu me réclamer. Je voyais des joueurs plutôt limités trouver de l'embauche, et moi, je restais sur le carreau. Parce que j'étais petit.» Un jour, la direction lui a conseillé d'acheter une maison à Phoenix. «Ils m'ont dit que j'appartenais à l'avenir. Quelques mois plus tard, j'étais échangé à Buffalo.»

Daniel Brière en conçoit une amertume pudique: «J'ai pensé tout abandonner à plusieurs reprises. Dans ces moments, je n'avais qu'une idée en tête: jouer en Suisse. J'avais entendu beaucoup d'éloges sur son hockey et sa qualité de vie. Voilà plusieurs années que j'entretiens des contacts avec Berne. J'y serais venu en 2001 si mon agent, Pat Brisson, ne m'avait pas convaincu de tenter ma chance une dernière fois.»

Aujourd'hui, Daniel Brière est le pilier des Buffalo Sabres. Il est une petite star – le vilain jeu de maux – aux états de service remarquables (354 matches, 105 buts et 118 assists). «Ma plus grande satisfaction est toutes ces fois où je lis et j'entends: «Avec Brière, nous avons commis une erreur. Nous avons eu tort de le juger sur son gabarit.» J'ai toujours eu à combattre les préjugés. Depuis l'âge de 12 ans, j'entends que je suis inapte au hockey. C'est une bataille qui part de loin.»

Pour la gagner définitivement, il veut croire que la prochaine saison aura lieu. «J'ai de sérieux doutes. Or, si le lock-out perdure, je crains que la NHL ne soit plus la meilleure ligue du monde. Des joueurs de premier plan préféreront émigrer en Suède, en Suisse, ou en Russie.» Au pire, lui reviendra à Berne. Il s'est épris de sa convivialité, de sa ferveur populaire, de son hockey «rapide, élégant, naturel, comme il devrait toujours se jouer». Il s'est rapproché de son épouse et de leurs trois enfants. Sûr que Daniel Brière resterait bien un peu. Mais il a un travail à finir. «J'ai dû me battre tellement fort pour entrer en NHL et m'y imposer que je serais fou de la quitter maintenant. Je tiens ma revanche. J'ai envie de la savourer un peu.»