Raymond Goethals, l'inénarrable entraîneur belge qui mena l'Olympique Marseille au titre de champion d'Europe, en 1993, avait coutume de répondre, lorsqu'on lui parlait stratégie: «Tant que je prends pas de but, je perds pas le match, une fois!» Traduction libre: l'important, c'est la défense, le reste à l'avenant. Avec sa «garde noire» impénétrable - Basile Boli en tête - ses ruptures via le vif-argent allemand Rudi Völler, l'OM de l'époque pouvait se permettre d'appliquer cette philosophie. Goethals a fait des émules. Beaucoup d'émules. Au point de convaincre des équipes qui, elles, s'amusent à jouer contre nature afin d'imiter le sorcier du Plat Pays.

Prenez l'Argentine, pépinière de techniciens hors pair qui aiment porter le ballon vers la cage adverse. Vendredi, face à l'Allemagne, le sélectionneur José Pekerman a dénigré les aptitudes foncières de ses hommes, préférant cimenter un blockhaus soi-disant hermétique. Lionel Messi et Javier Saviola mis au ban, le maestro Riquelme et le buteur Crespo sortis à la suite du 1-0 en faveur des Albicelestes, quelle solution offensive restait-il à Pekerman une fois l'égalisation obtenue par la Mannschaft? Aucune. Quels vrais tireurs de penalties avait-il encore sur le terrain? Aucun. Avec ses choix misérabilistes, le chef a battu tout seul sa propre formation.

Mésaventure identique chez son collègue brésilien, Carlos Alberto Parreira, samedi soir à Francfort, devant une France remarquable de cohésion. Jusqu'à ce quart de finale, la Seleção avait remporté ses quatre duels (dix buts marqués, un seul concédé), grâce à un système rodé: le 4-2-2-2. Un solide quatuor arrière, deux demis récupérateurs (Emerson ou Gilberto Silva, Zé Roberto), puis les créateurs Kakà et Ronaldinho, enfin la percussion d'Adriano et Ronaldo.

Qu'a fait Parreira, soudain rendu craintif par la puissance avérée des Tricolores? Il a bouleversé son team, brisé son «carré magique» qu'il prétendait lui-même intouchable. Adriano réserviste, Juninho en renfort dans l'entre-jeu - pour botter les balles arrêtées - un 4-3-2-1 où le Brésil donna l'image d'un gosse perdu en pleine forêt. D'autant que ledit Juninho, occupant en principe le flanc droit, imagina de se muer en régisseur axial, obligeant Kakà à reculer afin de boucher le trou. Conséquence: l'apparition du 4-4-1-1, deuxième schéma collectif impromptu en 45 minutes! Et une équipe auriverde aussi déboussolée que minable.

Quand Thierry Henry ouvrit le score, en parfaite logique (57e, fabuleux coup franc de Zidane au second poteau, abandonné par le latéral Roberto Carlos), Parreira recréa enfin son «carré magique», Adriano remplaçant Juninho. Encore fallait-il que l'équipe se réorganisât. Peine perdue. Un quart d'heure plus tard, l'entraîneur introduisait Robinho à la place de Kakà. D'où une nouvelle mutation, en 4-3-3 cette fois.

Empêtrée dans ce méli-mélo tactique, une formation - même composée de superstars - ne peut élaborer son football traditionnel, puisqu'elle ne sait plus où il se situe. Bilan du Brésil sur ce match: un tir cadré, signé Ronaldo à la... 91e minute. Pitoyable, pathétique. Bravo M. Parreira!

A sa décharge, on notera que cette France-là - interprétant un remake de «La révolte des morts-vivants» - bien plantée sur ses ergots, présente l'assise défensive la plus compacte du moment. Que, côté créativité, un certain Zinédine Zidane (roulettes, passements de jambes, talonnades, passes millimétrées), fut l'unique «Brésilien» aperçu sur la pelouse. Et que le coach auriverde a dû se coltiner un assistant de choc imposé par sa fédération, Mario Zagallo, 75 ans, réputé pour sa vision étriquée du jeu.

Zagallo footballeur, excellent demi d'attaque, a décroché deux titres mondiaux, en 1958 et 1962. Comme entraîneur, c'est lui qui dirigeait l'extraordinaire Seleção couronnée au Mexique, en 1970. En réalité, le sacre fut obtenu sans lui. Car Zagallo, suite à la déconfiture de 1966, préconisait un foot à l'européenne, très fermé, tandis qu'il disposait d'experts ès offensive nommés Pelé, Tostão, Jaïrzinho, Rivelino, Gerson, etc. Des hommes qui refusèrent son diktat, l'écartèrent de facto de ses fonctions, Pelé assurant la conduite de l'ensemble - «Nous avons onze attaquants, le moins bon joue aux goals». N'empêche, le triomphe rejaillit aussi sur le mentor qui n'avait rien à dire.

On retrouvera Mario Zagallo en 1994, sur le siège du commandant en second, pour un quatrième titre brésilien acquis à l'issue de la plus triste finale qui soit (0-0, victoire aux tirs au but aux dépens de l'Italie). Cette année, Parreira a subi l'influence de son adjoint, lequel déclarait: «Face aux Français, nous devrons densifier notre milieu de terrain. Sinon, nous ne gagnerons pas.» On connaît le brillant épilogue.

José Pekerman et Carlos Alberto Parreira, coaches grassement rétribués qui détruisent leurs équipes, vont sauter de leur poste, c'est évident. Mais en 2010, le Brésil écoutera-t-il toujours les conseils «sages et avisés» de son vieux «héros»? Le pays aurait plutôt intérêt à le classer monument national et à faire payer les gens pour le visiter.