Il fait presque moins 10 degrés sur le lac gelé de Saint-Moritz. Rien d’anormal jusqu’ici. En ce début du mois de février, alors que le soleil tape et rebondit sur la neige, les conditions n’auraient pas pu être plus favorables. Cela n’a pas l’air de réconforter Shoaib Akhtar, qui s’élance pour envoyer la première balle à Virender Sehwag. Le lanceur pakistanais, l’un des plus rapides jamais enregistrés, ouvre le match face à l'un des meilleurs joueurs indiens de l'histoire.

C’est l’équipe de champ, les Palace Diamonds, répartis sur le terrain enneigé à la place de l’habituel gazon, qui ne doit pas se laisser engourdir par le froid de plus en plus glacial à mesure que les nuages se multiplient et que le vent se lève, pour rester prêt à rattraper les balles. Les Royals, qui battent en premier, n’ont que deux joueurs sur le terrain, le reste de l’équipe est installé dans une tente chauffée. On inversera l’après-midi, alors que le froid sera encore plus mordant.

Premier match en 1988

Ce vendredi matin se joue la seconde manche d’un match un peu spécial au sommet des Grisons. Entre un match de polo et une course de chevaux, des spécialistes du cricket ont pris possession de la glace, un événement particulier pour un sport qui se joue presque exclusivement dans la torpeur indienne ou la canicule australienne, jamais en hiver ou sous la pluie.

Cette bizarrerie se produit chaque année depuis 1988, sous l’égide du Lycée alpin de Zuoz qui organise un tournoi amateur. Cette année, pourtant, la dimension est tout autre. Pour la première fois, alors que les amateurs s’affrontent pour entrer dans le Hall of Fame de l’école sur un coin de glace, à quelques centaines de mètres, une autre arène accueille des professionnels, certains encore actifs, la plupart jeunes retraités du sport le plus populaire en Inde, invités par la société VJ Sport.

Et pas des moindres; 20 légendes ou détenteurs de records de cricket venant tout droit d’Inde, d’Angleterre, d’Australie, d’Afrique du Sud ou du Sri Lanka – sans oublier un Suisse dans chaque équipe – sont venus s’affronter sur la glace, moyennant des cachets de 20 000 à 50 000 francs. Même le commentateur est l’une des plus grandes stars du cricket, Wasim Akram, meilleur lanceur gaucher de l’histoire, accessoirement le Pakistanais le plus aimé des Indiens et, à lui seul, suffisamment populaire pour rameuter des foules, même quand il ne joue pas.

Enfin du cricket professionnel en Suisse

La veille, les Royals ont emporté la première manche devant un public bigarré, fait d’amateurs de cricket vivant en Suisse, de touristes et de locaux intrigués. C’est que cette rencontre entre des légendes ou des détenteurs de records de cricket a d’abord peiné à trouver son public et les organisateurs ont renoncé à faire payer l’entrée. Une aubaine pour ce couple, originaire d’Inde, vivant à Vevey, qui peut «enfin voir un match de cricket professionnel live en Suisse», intégrant toutes les stars de son enfance. Même si «on voit bien qu’ils s’économisent et qu’ils ne jouent pas comme d’habitude, de peur de glisser sur la glace et de se blesser avant un autre tournoi, encore mieux doté à Dubaï», explique un autre spectateur, un peu blasé.

L’essentiel du public est en réalité devant sa télé, en Inde, en Australie et ailleurs. Les organisateurs de l’Ice Cricket ont vendu les droits de diffusion en misant sur 20 millions de téléspectateurs autour du monde. Sky Sport, SONY ESPN, FOX et Ten Sports se sont partagé les pays, à commencer par l’Asie.

Un sport suisse

Les Royals ont gagné la première et la seconde manche, mais ce n’est pas vraiment le plus important. Pour Alexander Mackay, ce qui compte, c’est de «montrer au monde que le cricket se joue aussi en Suisse et en Europe continentale». Le président de Cricket Switzerland, un Anglais installé à Winterthour depuis des années, dit avoir mis «toute son énergie à aider à l’organisation» pour améliorer la visibilité d’un sport encore peu connu en Suisse. Peu connu mais en pleine croissance, en termes de joueurs (1000 au total) et de clubs (24). Surtout, l’association vient d’être intégrée à Swiss Olympic, comme «sport marginal, mais un sport marginal suisse», se réjouit Alexander Mackay.