Il y a un an, Venus Williams battait facilement sa sœur Serena en finale de l'US Open. Le match, programmé en «prime-time», allait réunir près de 23 millions de spectateurs aux Etats-Unis, une performance. Le tennis, sport mineur en Amérique, faisait recette, et les sœurs Williams se réconciliaient avec leur public. En apparence, du moins.

Il est vrai que, à l'heure des premiers coups de raquette de l'US Open 2002, les relations des deux joueuses avec les spectateurs de leur propre pays se sont sensiblement normalisées. Aucune manifestation d'hostilité n'ont eu lieu cette année, après une campagne 2001 houleuse, et un épisode marquant: la finale du tournoi d'Indian Wells, lors de laquelle Serena, la sœur cadette, fut huée sans interruption dès son entrée sur le court à la remise du trophée. L'ire populaire trouvait sa source dans le forfait de dernière minute de Venus, juste avant une demi-finale qu'elle devait disputer face à sa sœur. La rumeur accusait Richard, le père omniprésent, d'avoir décidé lui-même de ce forfait pour ouvrir à Serena une voie royale vers la victoire finale.

Cette année, tout semble rentré dans l'ordre. Malgré tout, les sœurs Williams, ces phénomènes qui ont encore affirmé leur domination sur le tennis féminin, sont incapables de faire l'unanimité autour de leur personne. Leurs performances, pourtant exceptionnelles, ne soulèvent en réalité qu'un enthousiasme contenu. D'aucuns leur reprochent leur style trop masculin, qui dénaturerait la qualité esthétique du tennis féminin, ainsi que leur suprématie, à l'origine d'une certaine monotonie. «Les gens vont finir par se lasser», avançait Amélie Mauresmo le jour de la finale de Wimbledon, qui opposait la fratrie. «C'était déjà l'affiche de la finale de Roland-Garros. Je ne peux même pas compter le nombre de personnes qui m'ont dit, depuis hier (ndlr: Mauresmo avait perdu en demi-finale contre Serena): «Nous ne voulons pas d'une finale entre les Williams.»

Arrivée voici près de huit ans dans le tennis professionnel, la famille Williams n'a jamais choisi la discrétion. Un battage intimement lié à la personnalité de Richard, le père, en guerre contre le monde entier. Son style à la hussarde, teinté d'arrogance, n'a pas manqué de déteindre sur ses deux filles, encore trop jeunes pour prendre leurs distances avec l'encombrant géniteur. Le succès rapide de Venus, finaliste de l'US Open à 17 ans pour sa première participation, n'a fait que le conforter dans ses certitudes. Mais son comportement parfois outrancier, conjugué à la franchise détonante de ses deux disciples, a valu au clan quelques solides inimitiés et une image publique très négative. Venus et Serena ont eu beau tenter de redorer leur blason aux yeux de l'opinion ces derniers mois, il leur faudra du temps.

«Des épisodes comme celui d'Indian Wells sont riches d'enseignements. Elles commencent à apprendre. Je trouve qu'elles ont mûri. Et je peux vous dire que c'est très difficile de grandir sous l'œil du public», avance Tracy Austin, qui fut elle-même une étoile précoce du tennis américain voici un quart de siècle. Tout rentrera-t-il un jour dans l'ordre? Pam Shriver, joueuse de premier plan devenue commentatrice pour la télévision américaine, est convaincue que le fond, à savoir le jeu et les victoires des Williams, finira par l'emporter sur la forme. «Richard est peut-être un handicap pour elles en ce qui concerne les relations publiques, mais il n'a pas d'influence sur leur jeu, estime-t-elle. En tennis, comme dans tous les sports, ce qui importe se déroule sur le terrain, pas ailleurs.»

Les victoires des Wiliiams dans sept des onze derniers tournois du Grand Chelem ont déjà permis de convaincre, outre une partie croissante du public, nombre de leurs rivales. Si quelques irréductibles, Jennifer Capriati en tête, leur reprochent encore d'avoir atteint les deux premières places mondiales en ne disputant pas les mêmes tournois et en profitant des blessures de leurs collègues, beaucoup manifestent désormais ouvertement leur respect. «Auparavant, on sentait que si on était capable de bien jouer et de rester dans le coup, on avait une chance, analyse la joueuse belge Kim Clijsters. Mais elles ont vraiment progressé cette année. Elles sont beaucoup plus régulières et plus concentrées. Elles jouent mieux les points importants, et elles savent désormais élever le niveau de leur jeu lors des derniers matches d'un tournoi. Leur approche est bien meilleure. Elles ne vous laissent plus autant de possibilités.»

Reste désormais à séduire les sceptiques hors du court.