«Le Temps» propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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Le skateboard et Hawaï n’ont pas trop apprécié mais il y a une certaine logique à ce que le surf ait accédé, le 20 août dernier, au statut de sport officiel de l’Etat de Californie. Quoi de plus représentatif de cette région que cet art instable et fugitif où celui qui sait le mieux lire ce qui est encore latent, celui qui saisit l’opportunité lorsqu’elle se présente, peut rapidement s’extraire de la masse. Cette quête perpétuelle peut tracer des trajectoires fulgurantes ou briser des destins avec fracas.

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Le surf californien avait déjà sa capitale: Santa Cruz, station balnéaire entourée de falaises, une soixantaine de miles au sud de San Francisco. C’est ici, en 1885, que trois princes hawaïens sont devenus les premiers surfeurs connus sur le continent, sur des planches de séquoia de 4,5 mètres de long à l’embouchure de la rivière San Lorenzo. Aujourd’hui, un imposant Luna Park occupe le site. Pour retrouver les surfeurs, il faut remonter la rampe de West Cliff Drive. En chemin, on découvre d’abord sur Cowell Beach une fresque adossée à un motel. Elle rappelle que Jack O’Neill a ouvert ici en 1959 son premier «surf shop» avant de faire fortune en perfectionnant la combinaison néoprène («It’s always summer on the inside») dans l’eau à 13 degrés de Santa Cruz. Décédé l’an dernier, O’Neill est une figure locale, dont le look de pirate (barbe blanche et bandeau sur l’œil gauche) se décline un peu partout dans la ville.

La vague géante de Mavericks

Plus haut, un bronze honore la figure du surfeur et sa «longboard». Puis arrive Steamer Lane, le break de surf le plus réputé de la région. Un endroit assez inhospitalier où des vagues courtes et nerveuses longent la falaise avant de se fracasser sans préavis sur des rochers. Le coin a engendré des dizaines de surfeurs professionnels et quelques célébrités, comme Vince Collier, Richard Schmidt ou Sarah Gerhardt. Si la première femme de l’histoire à avoir surfé la vague géante de Mavericks en 1999 est aujourd’hui professeure de chimie dans un collège du coin, d’autres ont tourné «Breaking Bad», goûtant à la drogue ou à la prison. Certains sont au Surfing Museum, qui occupe un ancien phare; d’autres au plus informel Dead Surfers Memorial, une palissade de bois ornée à la pyrogravure de noms, surnoms, dates.

De l’un à l’autre, une barrière métallique maintient les corps penchés d’une cinquantaine de personnes, touristes de passage ou amateurs locaux, qui observent les évolutions des surfeurs en contrebas. Dans Jours barbares, une autobiographie dont le surf est le fil conducteur, l’écrivain William Finnegan a décrit ce point de vue surplombant les vagues et comment il permit à sa petite amie de l’époque d’en saisir toute la complexité: «Brusquement, elle se rendait compte qu’il s’agissait en réalité de pyramides dynamiques, dotées d’une épaisseur, d’une face escarpée, d’un dos déclive, autant de complexes et changeantes constructions tridimensionnelles qui s’effondraient, se relevaient et s’effondraient de nouveau, tout cela très vite. La houle était contondante et chaotique; l’eau verte soyeuse et accueillante; et la lèvre, au moment où elle cassait, une sorte de moteur évanescent, se dérobant en cascade, en même temps qu’un refuge occasionnel.»

Une planche à vélo

Le line up (la zone où les surfeurs attendent la bonne vague) est d’abord occupé par de vieux habitués. Plusieurs, hommes et femmes, ont dépassé la cinquantaine. Un beau vieil homme au visage émacié fait penser à Clint Eastwood. Un autre, crâne dégarni et fine moustache, range sa planche à l’arrière de sa Volvo, dont la plaque minéralogique dit: «I’d rather be surfing». «Je suis d’ici mais j’ai arrêté le surf pendant vingt ans en déménageant à l’intérieur de la Californie, explique-t-il. Je suis revenu et j’ai retrouvé les mêmes gens. On se connaît presque tous. Quelle heure est-il?» Deux heures et quart. «Presque trois heures de surf… C’est bien, je peux retourner travailler.»

Des sentiers de la forêt environnante surgissent des adolescents en combinaison. Leur planche repose sur des crochets fixés au flanc de leur vélo. C’est l’heure du cours de surf. Une vingtaine de gamins, tous blancs, presque tous blonds, enfilent avec hâte des dossards de couleur. Ils sont répartis par séries (heats), quinze minutes et dix vagues maximum par série. Les parents suivent cela d’en haut, parlent d’autres choses, crient des conseils ou lancent de grands hurlements lorsqu’un ride est bien exécuté. Malgré la dangerosité du site, cerné de rochers, aucun ne semble s’inquiéter. Parfois, un gamin remonte. Mèche grasse plaquée sur la joue, il traverse la rue pieds nus, s’achète un cookie, revient aussitôt et replonge dans l’eau glacée. Lorsqu’il pleut, personne ne bouge.

Passe un camion de pompiers; il s’arrête à même la route, regarde, bloquant la circulation durant une bonne minute, puis reprend son chemin. Après les SUV et les vélos, voici l’heure des camping-cars. En sortent des trentenaires, jeunes couples avec parfois des enfants. Ils vont occuper Steamer Lane jusqu’au coucher de soleil. Et demain, tout recommencera. Les vagues, comme les générations, ne finissent jamais de se succéder.