Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Les rives du Don, au sud de la Russie, sont parsemées de vestiges archéologiques.
© DR

En Russie

Dans les steppes du Don, sur les traces des chercheurs d’or

Dans la «capitale du sud» de la Russie, l’Europe rencontre l’Asie sur un fleuve légendaire. A la croisée des voies commerciales, le brassage des populations et des cultures ne s’arrête pas depuis l’Antiquité, pour le grand bonheur des archéologues

A l'occasion du Mondial de football, «Le Temps» explore la Russie hors des sentiers battus et des circuits touristico-sportifs.

Premier article de notre série: Togliatti, la capitale russe de l’automobile

Le soleil de midi tire une flèche aveuglante dans le bulbe doré de la cathédrale de Rostov-sur-le-Don. A ses pieds, le grouillement du marché central est lui aussi au zénith.

«L’huile de tournesol, parfum sublime, venez, sentez-la», s’égosille un blond trapu en panama et chemise ample. Il plonge une louche dans un seau en plastique et fait ruisseler l’épais liquide couleur miel. L’odeur picote les narines, rien à voir avec la fadasse industrielle. «Ne cherchez pas plus loin, c’est la meilleure, je la fais avec ces mains» – et il tend ses doigts robustes en guise de preuve ultime.

A côté, son voisin vante ses légumes caucasiens devant un client hésitant: «Pourquoi veux-tu des tomates roses de Rostov, je te dis que les miennes sont meilleures, tu ne comprends rien aux tomates…» Il sort un couteau, s’empare d’une grosse rouge charnue et découpe un triangle saignant qu’il agite vigoureusement. Le client recule d’un pas mais capitule en demandant un kilo.

La vendeuse de légumes marinés a observé la scène. Elle a un visage de princesse des Mille et une nuits, regard langoureux, cheveux fuligineux. Quand le méfiant dit adieu aux tomates, elle tente sa chance: «Poivrons farcis, concombres mi-salés, feuilles de vignes, aubergines rôties à l’ail, goûtez seulement» – et elle coupe une tranche dégoulinante d’huile et de persil en l’accompagnant d’étoiles dans ses yeux nocturnes.

Le bazar s’emballe: «Abricots à fondre dans la bouche», «cerises croquantes», «herbes fraîches cueillies avec de la rosée»… Ça sent fort la tomate mûre au point d’éclater, le basilic pourpre poivré, la fraise écrasée, le pain chaud, le poisson fumé.

Un fleuve nomade

Le marché est le cœur battant de Rostov, l’agriculture l’a toujours bien nourri, et la sève commerciale coule dans ses veines et dans son aorte, le Don. Un fleuve bleu turquoise qui gambade dans des prés d’un vert juteux, batifole comme un fougueux cheval cosaque.

Les Cosaques? Ces cavaliers, qui ont appris la liberté avec le vent des steppes et ont gardé leur autonomie même au service des tsars, font la légende du Don. Mais bien avant eux, des hommes – et des femmes – intrépides ont retourné ces terres avec les sabots de leurs chevaux, couverts d’armures en or et en pierres précieuses à en rendre jaloux les Grecs et les Romains. C’était entre le II siècle av. J.-C. et le IVe de notre ère. On les appelait les Sarmates. Ils sont venus d’Asie, avaient des origines iraniennes, et ont émaillé la terre de joyaux insoupçonnés qui dorment désormais dans les kourganes, ces tertres rituels qui veillent sur les steppes du Don.

Le grenier d’or

«Qui étaient ces peuples nomades? Attendez, il faut d’abord traverser le pont qui nous conduira en Asie. Vous sentez la différence?» Sergueï Loukiachko a des étincelles d’ironie dans le regard qu’il promène toujours à l’horizon, même quand il vous parle en face. Esprit rêveur ou habitude professionnelle: «Un bon archéologue doit apercevoir ce que les autres ne voient pas pour que les choses lui révèlent la matière vivante de l’histoire.»

Sa voiture file sur la voie rapide au-dessus du Don, à la frontière entre l’Europe et l’Asie. Evidemment, l’air qui s’engouffre dans les fenêtres ouvertes est le même des deux côtés.

Sergueï Loukiachko conduit une Niva, un tout-terrain russe passe-partout, sans aucun gadget à l'intérieur, avec une vitre avant balafrée au milieu, mais qui lui sert sans flancher depuis plus de dix ans, comme un bon cheval. L’homme à la barbe argentée porte un jean et un gilet par-dessus sa chemise. Avec un chapeau en plus, il aurait ressemblé à un personnage des sagas d’Indiana Jones. Mais il n’aime pas la comparaison: «L’archéologie n’est pas un blockbuster. Si l’on cherche des trésors, ce n’est pas pour épater ou s’enrichir, mais pour mieux comprendre les anciens, leurs peines et leurs bonheurs.»

Et pourtant, l’une des découvertes archéologiques a épaté – littéralement ébloui – Paris au début 2001, en volant pour un petit moment la vedette à Mona Lisa. Après sa tournée mondiale, le joyau est retourné au musée de la ville d’Azov, à une heure de route de Rostov, sur la rive asiatique du Don. Il faut monter un ancien escalier en fonte pour accéder au grenier d’or. Là, dans la pénombre, brille de mille feux la pièce maîtresse de la collection. Même si on est indifférent aux bijoux, il est difficile d’en détourner le regard.

Des histoires anciennes

De minuscules losanges d’or forment un caparaçon qui devait transformer un cheval en un oiseau étincelant, selon les croyances des Sarmates, qui considéraient le métal précieux comme un symbole de force. Il a fallu plus de quinze ans pour reconstituer les fragments de l’armure et son ornement avec plus de 15 000 plaques dorées trouvées dans un tertre funéraire près d’Azov. Si long? «Notre science est une science exacte», répond l’archéologue.

Les mots du chercheur de trésors valent de l’or. De Rostov jusqu’à Azov, dans le musée et sur les remparts de la forteresse qui a été un bastion turc avant de passer en mains russes, il raconte des histoires de peuples qui se sont succédé sur ces terres depuis l’Antiquité. Il en parle comme si c’était ses voisins et que tout s’était passé hier, dans une langue digne d’André Maurois, qu’il admire.

L’or et la culture des Sarmates ont beaucoup moins brillé dans le monde occidental que l’héritage de leurs prédécesseurs, les Scythes. Pourtant, ces farouches guerriers ont façonné l’Europe aux côtés d’autres civilisations antiques, se sont battus contre les Romains et avaient des relations intenses avec leurs voisins grecs établis dans les colonies de la mer Noire. Mercenaires, les Sarmates seraient même allés jusqu’aux îles Britanniques pour nourrir les légendes sur le roi Arthur.

Une mosaïque de cultures

Les terres autour du Don, appelé jadis Tanaïs, ont conservé d’étonnants palimpsestes d’échanges culturels et commerciaux à la croisée des chemins entre l’Asie et l’Europe. Ici, des amphores en terre cuite grecques côtoient des carafes en verre syriennes et des parures sarmates, des fragments de vaisselle égyptienne se mélangent aux éclats d’ustensiles caucasiens et de céramiques perses. «Les peuples ont des racines communes, il y a des similitudes dans ce qui peut paraître inconciliable», dit Sergueï Loukiachko.

Les rives de Tanaïs auraient même pu abriter une ville céleste mythique des sagas islandaises, fondée par Odin, puissant dieu germanique. Quoi qu’il en soit, une chose est sûre: depuis la nuit des temps et jusqu’à nos jours, cette région est un comptoir florissant, au centre des passages importants et des guerres d’influence.

Lulia kebab et pirogi

Irina Tolotchko, archéologue spécialisée en culture antique, se souvient avec effroi du conflit ukrainien. «La mer d'Azov faisait retentir l’écho des détonations à Marioupol, à 180 km d’ici. La guerre n’a encore jamais semblé si près», dit cette femme agile aux yeux limpides, en regardant en direction de l’Asie depuis la rive européenne du Don. Ici, des prairies odorantes poussent sur les ruines de l’ancienne colonie grecque Tanaïs, deuxième plus grand centre de commerce du royaume du Bosphore, aux confins de l’empire. Le premier était la capitale, Panticapée, en Crimée, justement. Et dire qu’avant de devenir une pomme de discorde, la péninsule servait de lieu de rencontre entre civilisations lointaines…

Irina Tolotchko préfère les histoires d’une coexistence pacifique des peuples, dans le passé comme dans le présent. Tout près de Tanaïs, transformé en parc archéologique, se trouve un village arménien, authentique, comme si on l’avait transporté ici directement depuis le Caucase. Au bord de la route, dans des maisonnettes réaménagées en partie en restaurants, des femmes en robes fleuries préparent des brochettes de poulet lulia kebab, une sauce à l’ail et le lavash, galette aux origines perses. Le fournil local vend des pirogi (tourtes) à l’atriplex, herbe sauvage au goût d’épinard, et des khatchapouri, feuilletés croustillants au fromage de brebis. A se demander si les marchés et la nourriture ne sont pas la meilleure recette pour unir les peuples…

Trésors inexplorés

Le vent s’engouffre dans les steppes parfumées au thym et au sel marin. Le soleil embrase l’herbe, les grillons crépitent. A côté de Tanaïs-la-Grecque, au milieu d’un champ d’orge, se dresse le kourgane du tsar, le plus grand de la région avec ses 12 mètres de haut et 100 de diamètre. Il est entouré d’une chaîne de tertres plus petits et les archéologues sont persuadés qu’il s’agit d’un vaste complexe funéraire, qui garde des secrets vieux de 4000 ans. Mais pourquoi personne ne le fouille?

Irina Tolotchko a un sourire triste et presque gêné: «Il manque des financements, notamment pour remettre le site en état ou aménager un site archéologique. Il y a très peu de fouilles scientifiques, maintenant. Même à Tanaïs, la plupart des expéditions étaient étrangères.» Dans la région, seul un quart des vestiges ont été explorés alors que nombre d’autres ont été pillés. Les pages d’histoire qui y étaient inscrites sont perdues à jamais.

Seule consolation pour les archéologues: les fouilles de sauvetage avant les travaux de construction. Heureusement, la loi a été durcie et beaucoup de monuments peuvent être sauvés, explique Irina, qui mène des expertises pour l’Etat et recense les trouvailles. Il y a beaucoup de travail dans la région, où chaque morceau de terre semble cacher un trésor.

«Il suffit de se promener au bord de la mer avec les yeux bien ouverts, conclut Sergueï Loukiachko. On y trouve tout, d’un os d’éléphant préhistorique aux fragments de soie de Chine. Cette terre nous raconte une histoire qui permet de mieux comprendre le présent. Les peuples qui y sont passés nous renseignent sur nos origines et notre identité», dit l’archéologue, qui est en train de terminer un livre sur les Scythes.

Et les Sarmates? Ils gardent encore plein d’énigmes enfouies dans les prés sauvages des deux côtés du Don. Promesse de bonheur pour les historiens passionnés. «Il n’existe rien au monde de comparable au sentiment qu’on éprouve quand on touche au passé, resté silencieux pendant des siècles. Celui qui a vécu cette sensation une fois ne pourra plus jamais s’arrêter», dit Sergueï Loukiachko. Son regard vole à l’horizon, là où l’Asie rencontre l’Europe sur le fleuve que les anciens appelaient Tanaïs.

Dossier
La Russie hors des stades

Publicité
Publicité

La dernière vidéo sport

Dix-neuf médailles: la réussite de Lea Sprunger & Co.

Les athlètes suisses reviennent des European Championships de Glasgow/Berlin, qui réunissaient les épreuves de sept fédérations, avec dix-neuf médailles. Retour en images sur les cinq performances les plus marquantes

Dix-neuf médailles: la réussite de Lea Sprunger & Co.

Switzerland's Lea Sprunger reacts after winning the women's 400m Hurdles final race during the European Athletics Championships at the Olympic stadium in Berlin on August 10, 2018. / AFP PHOTO / John MACDOUGALL
© JOHN MACDOUGALL