équitation

Steve Guerdat, le maître-étalon

Le cavalier jurassien est numéro un mondial au classement de la FEI, pour la première fois depuis 2012. Un accomplissement d’autant plus remarquable que construit sur des bases solides et accompli sans la moindre compromission

Il a beaucoup été question, début décembre, de l’absence du basketteur Clint Capela dans la liste des 15 nommés pour le titre de Sportif suisse de l’année 2018. Une autre absence, au moins aussi flagrante, est passée inaperçue: celle de Steve Guerdat. Pas du genre à se plaindre (si tant est qu’il s’en soit ému), le Jurassien s’est rappelé le 2 janvier au bon souvenir des votants en devenant numéro un mondial au classement de la Fédération équestre internationale (FEI).

La Suisse compte actuellement quantité de grands champions (Roger Federer, Lara Gut, Dario Cologna, Nicola Spirig), mais des numéros un mondiaux, plus beaucoup (le duo Jolanda Nef et Nino Schurter en VTT). Par le jeu des points que l’on gagne ou perd (comme au tennis, le classement prend en compte les résultats des douze derniers mois), Steve Guerdat dépasse d’une encolure (55 points) le Néerlandais Harrie Smolders, qu’il talonnait encore le mois dernier.

Quatre cavaliers suisses ont déjà été numéros un mondiaux: Willi Melliger, Markus Fuchs, Pius Schwizer et Steve Guerdat, 36 ans, lequel avait déjà brièvement dominé le classement mondial en novembre 2012, dans le sillage de son titre olympique à Londres. Il doit cette fois son sacre à son excellente saison 2018, marquée par une douzaine de victoires, le double de places d’honneur et quelques hauts faits: une médaille de bronze en septembre aux Jeux équestres mondiaux de Tryon (Etats-Unis), une deuxième place en décembre à Genève lors du Grand Prix Rolex, une première place au classement européen du circuit de Coupe du monde. Plus une victoire en finale du top 10 en décembre à Genève, qui n’est pas comptabilisée pour le classement mondial.

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Performant sur la durée

Gagner, en équitation, est toujours quelque chose d’aléatoire. Mais être toujours performant, régulier, quels que soient les chevaux ou les conditions, ne relève plus du hasard. Steve Guerdat brille d’abord par sa constance au plus haut niveau. Dans un sport où l’on est de sortie pratiquement chaque week-end de l’année, il assure. Une estimation calculée sur ses départs dans les concours les plus importants (plus de 200) donne plus de 50% de parcours sans faute. En Coupe des nations, épreuve par équipe qu’il adore, il en a réussi dix en 2018, un record.

Il en avait déjà réussi dix en 2017, et c’était également un record. D’une saison à l’autre, Steve Guerdat enchaîne avec une régularité exceptionnelle. A Genève, il a participé pour la huitième fois à la finale du top 10, l’équivalent équestre des Masters de tennis. Au printemps, il sera en lice pour remporter la finale de la Coupe du monde une troisième fois, après 2015 et 2016. Il s’était déjà classé deuxième en 2012 et 2013. En 2018, comme en 2015, le cavalier de Bassecourt a aussi franchi la barre du million de francs de gains (à partager avec les propriétaires de ses chevaux).

Les chevaux, justement. En 2018, Steve Guerdat a gagné avec six d’entre eux: Alamo, Bianca, Corbinian, Hannah, Ulysse des Forêts et Venard de Cerisy. Peu de cavaliers disposent actuellement d’un piquet de chevaux d’une telle densité. Et aucun avec un tel rapport qualité/prix, tant Guerdat sait faire ressortir le potentiel de ses montures. Depuis qu’il s’est installé en février 2017 à Elgg (ZH), dans des installations rachetées à l’ancien cavalier Paul Weier, le Jurassien peut enfin travailler librement, selon ses méthodes. Elles ont convaincu récemment le milliardaire Walter Frey de jouer les mécènes et de lui permettre d’empêcher la vente de sa jument Bianca.

Boycott du Global Champions Tour

Steve Guerdat participe à beaucoup de concours mais se refuse à «modifier [son] programme, à ajouter une épreuve, si cela va à l’encontre du bien-être de [ses] chevaux». Il fait «tourner», maintenant leur fraîcheur et la sienne, engageant un cercle vertueux dans ce qui aurait pu devenir une routine. «En étant compétitif dans chaque épreuve, avec cinq ou six chevaux différents, j’ai pu prendre partout du plaisir, expliquait-il à Genève. D’habitude, il y a toujours une ou deux semaines par mois où l’on s’amuse moins.»

Les seules semaines où Guerdat ne s’est pas amusé sont celles des épreuves du Global Champions Tour. Fidèle à sa ligne, il a refusé de participer à 16 des 17 dates de cette série lancée à coups de millions par le Néerlandais Jan Tops et l’Américain Frank McCourt, où les cavaliers fortunés peuvent acheter leur place au mépris du mérite sportif. Avec le Français Kevin Staut, il est l’un des seuls à boycotter ces compétitions richement dotées mais pauvres en légitimité. On pensait que cela le handicaperait pour le classement mondial; il était prêt à l’accepter, mais il n’en est rien.

Steve Guerdat est un beau numéro un mondial. Plus qu’un simple cavalier, il est une conscience de son sport. Il suffit de le voir lors des réunions du Club des cavaliers pour mesurer combien son avis compte auprès de ses pairs et combien ses interventions, toujours après mûres réflexions, ont le poids de la raison. Le monde de l’équitation pouvait difficilement rêver meilleur numéro un. Le sport suisse a onze mois pour réviser son jugement à son sujet.

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