Habituellement si joyeux, si volubile, Steve Locher ne sourit plus guère. Médaillé de bronze en géant lors des championnats du monde de 1999 à Vail, aux Etats-Unis, le Valaisan est à la dérive depuis deux ans. Il balbutie son ski et se révèle incapable de réaliser les résultats qui étaient les siens il n'y a pas si longtemps. L'hiver dernier, le skieur de Salins n'a pointé qu'à trois reprises dans le top ten (une fois 7e en super-G et deux fois 10e en géant). Ses classements ont oscillé entre la 13e et la 23e places dans ses disciplines de prédilection, géant et super-G.

Cette saison, les choses se sont aggravées. Steve Locher n'a jamais fait mieux que 13e en géant, concédant même un 41e rang sans rapport avec sa valeur dans une spécialité qui lui a valu deux victoires en Coupe du monde, en 1994 et 1997. En super-G et en descente, autres disciplines dans lesquelles il est engagé cette saison, ses classements ont varié de la 16e à la 43e place. Résultat: les dirigeants de Swiss-Ski l'ont jugé indigne de participer au super-G des championnats du monde de Sankt Anton, mardi. Ils n'ont pas prévu de l'aligner en géant la semaine prochaine. Une décision définitive sera prise la veille de la course.

«C'est la tête qui ne suit pas»

Pareille incertitude est propre à plonger encore plus le Valaisan dans des abîmes de perplexité. «Je n'y comprends plus rien, se lamente-t-il. Ce qui m'inquiète, c'est que cette mauvaise passe dure. Pourtant, je sens que j'ai la capacité de revenir devant. Je sais que je peux bien faire, bien me concentrer sur un parcours. Physiquement, je suis en pleine forme: je fais de la musculation, du vélo, de l'endurance. Techniquement, je réalise des bons entraînements. En course, je suis parfaitement dans le coup sur certains tronçons. Je n'ai pas manqué la moindre journée de préparation, ni souffert de grosses blessures.»

Alors, que se passe-t-il? «C'est la tête qui ne suit plus, analyse Steve Locher. J'ai beau positiver, il y a toujours des mauvaises pensées qui me reviennent. Je considère que les autres sont de toute façon bien meilleurs que moi. Avant de m'élancer, il m'arrive même de me dire, entre deux moments d'espoir, que je vais forcément me traîner. Et je me traîne. Bref, d'un côté j'essaie de me convaincre que tout est possible. D'un autre, je me persuade que ce n'est pas le cas.»

Mattia Piffaretti, psychologue du sport à Lausanne et Genève, comprend les problèmes de celui qui avait obtenu la médaille de bronze du combiné des JO d'Albertville 1992. «Si le skieur intègre dans son imaginaire une crainte quelle qu'elle soit – peur de réaliser une mauvaise performance, de chuter, de manquer une porte, de se faire mal à nouveau pour quelqu'un qui relève de blessure –, un effet se produit sur sa tension musculaire et cela affecte sa capacité à se relâcher, dit-il. Les mauvaises expériences multipliées font disparaître les aptitudes de l'athlète à être au top. Un schéma négatif se réactive même si l'intéressé essaie d'avoir des pensées volontaristes comme: «Je dois me concentrer sur mon ski. Ça doit passer. Il n'y a pas de raison que je manque l'une ou l'autre de ces portes. Tout va bien aller.» Si elles ne sont pas crédibles dans une dynamique psychique de l'athlète, ces pensées volontaristes – qui ne sont pas portées en surface – ne sont rien d'autre que de l'autosuggestion. Laquelle n'a aucune prise sur la réalité.»

Mattia Piffaretti estime cependant que la situation de Steve Locher n'est pas irréversible et qu'un travail psychologique de longue haleine peut parfaitement arranger les choses. S'il a bien suivi jusqu'ici des cours de sophrologie («les résultats n'ont pas été exceptionnellement formidables»), Steve Locher, relégué durant l'intersaison de l'équipe nationale dans le cadre A, n'a en effet jamais travaillé en profondeur avec un psychologue. Les dirigeants de Swiss-Ski (Fédération suisse) ne lui ont jamais proposé cette option. «Ce genre d'accompagnement existe, se défend Jean-Raphaël Fontannaz, porte-parole de Swiss-Ski. Il est gratuit mais ne peut être activé que s'il y a une volonté de l'athlète concerné de signaler un problème et que celui-ci manifeste le désir de suivre une thérapie, qu'elle soit individuelle ou de groupe.» Steve Locher confie qu'il n'a pas l'impression de faire la saison de trop. «Je vais continuer en mettant tous les atouts de mon côté pour revenir au top.» Signe que son sort n'est pas définitivement scellé, et qu'il pourrait remonter la pente bientôt, le skieur se demande aujourd'hui s'il ne devrait pas prendre contact avec… Mattia Piffaretti.