Les moutons noirs sont parés de turquoise. Sur le Tour de Romandie comme partout où ils sont encore tolérés, les coureurs de l'équipe Astana font du bruit - à cause des casseroles qu'ils traînent. Parmi eux, Steve Morabito cherche, malgré tout, à garder la flamme. «Je suis content d'arriver à la maison», sourit le Valaisan en évoquant le contre-la-montre sédunois de ce vendredi, puis l'étape alpine de samedi en direction de Zinal. C'est là que la course, dont la 2e étape a été remportée hier à Fribourg par le vétéran australien Robbie McEwen, se décidera. En attendant, les membres de la formation kazakhe poursuivent un objectif on ne peut plus ambitieux: la réhabilitation.

Dans la foulée d'une très sombre année 2007, marquée par les contrôles positifs subis par Alexandre Vinokourov, Andreï Kashechkin et Matthias Kessler, ainsi que par une exclusion fracassante du Tour de France, la machine Astana aurait pu - dû? - exploser en vol. C'était sans compter avec la détermination farouche de Danial Akhmetov, ancien premier ministre et général de l'armée kazakhe, à glorifier la nation à travers le cyclisme. Un gros coup de balai plus tard, l'aventure se poursuit donc. Sous l'œil dubitatif, voire réprobateur, d'une grande partie du milieu.

«Il y a le passé, c'est vrai», reprend Steve Morabito. «Mais nous avons tourné la page, quelque chose de nouveau est en construction. Ceux qui ont triché ont été renvoyés, la structure de l'équipe a été démantelée. Sur soixante employés, seuls cinq ou six masseurs et mécaniciens sont restés. A vrai dire, j'ai plutôt l'impression d'avoir rejoint Discovery Channel.» De quoi rassurer l'opinion publique? Pas évident... Discovery Channel, c'est l'ancienne équipe de Lance Armstrong, dont le sponsor éponyme a tiré la prise en fin d'année dernière. Sur le carreau, le manager Johan Bruyneel a rebondi illico chez Astana, emmenant notamment dans ses bagages Alberto Contador et Levi Leipheimer, rien de moins que le vainqueur et le troisième du Tour de France 2007. Le directeur sportif belge, qui n'a jamais été pris la main dans le sac mais dont les méthodes sont sujettes à caution pour la majorité du peloton, a aussi embarqué dans son sillage les trois quarts de l'encadrement de Discovery Channel.

Ces grandes manœuvres, associées à la mise en place d'un système antidopage interne dont le coût s'élèverait à 400000 euros, ont convaincu l'Union cycliste internationale (UCI) de délivrer aux Kazakhs une licence Pro Tour pour 2008. «Les nouveaux responsables nous ont donné toutes les garanties nécessaires», assurait en début d'année Pat McQuaid, président de l'instance faîtière. Il faut dire que, à l'heure où les sponsors ont tendance à quitter le navire - douze des dix-huit formations Pro Tour seront en fin de contrat au mois de décembre -, la fédération internationale ne peut guère se permettre de snober l'argent kazakh, quelle que soit son odeur.

ASO, société organisatrice du Tour de France et d'épreuves aussi prestigieuses que Paris-Roubaix ou Liège-Bastogne-Liège, a quant à elle décidé de fermer sa porte au nez d'Astana. «Nous ressentons ça comme une injustice, tout comme le fait de ne pas pouvoir courir le Giro», déclare Steve Morabito. «Du coup, nous abordons des courses a priori moins importantes, comme ce Tour de Romandie, avec une grande motivation. Nous voulons montrer que, malgré tout ce qui se passe, nous sommes là. Les difficultés nous soudent et, en dépit de la barrière de la langue, le groupe se montre très solidaire.»

Résultat: le Kazakh Maxim Iglinsky s'est adjugé la 1re étape, mercredi, dans les frimas de Saignelégier. Et le leader allemand Andreas Klöden, qui aurait abordé la boucle romande comme un galop d'essai s'il avait pu parcourir l'Hexagone au mois de juillet, vise clairement la victoire finale dimanche à Lausanne. Dans un univers où la solidarité est souvent brandie mais rarement appliquée, comment les coureurs Astana sont-ils perçus par le reste du peloton? «A part l'encadrement de certaines équipes françaises, personne ne nous montre du doigt», témoigne Steve Morabito. «Tous les coureurs connaissent exactement la règle: ceux qui trichent sont éjectés, les autres font leur boulot. C'est plus problématique au niveau du grand public: les gens ont parfois tendance à nous jeter des bouteilles, à nous traiter de dopés.»

Après avoir effectué ses premiers moulinets en tant que professionnel chez Phonak, formation dissolue dans le scandale, le Valaisan poursuit son apprentissage chez Astana: «J'ai eu la chance de côtoyer de grands leaders, même s'ils n'ont pas toujours été corrects. J'ai vite été mis dans le bain, pour le meilleur et pour le pire. Le vélo connaît de mauvaises années mais, à terme, ce sera hyper-constructif.»