A l'annonce de la nouvelle, hier après-midi, on ne pouvait s'empêcher de s'apitoyer sur Stève Ravussin. Alors qu'il venait de toucher le vent recherché sur sa route plus au nord, alors que son voilier était enfin lancé à pleine vitesse avec la possibilité de recoller à la tête de la flotte, le navigateur vaudois a heurté un container à la dérive. «J'avais passé le front dans la nuit. Je descendais assez vite dans 30-35 nœuds de vent avec la grand-voile arisée (ndlr: surface exposée au vent volontairement réduite), lorsque j'ai heurté ce container qui était au ras de l'eau. Le choc a cassé la dérive et arraché le safran (ndlr: gouvernail) central», raconte le skipper du trimaran Orange Project, la voix trahissant un moral entamé. Et d'ajouter, furieux: «Je me demande ce que ce container foutait là. La mer devient une vraie poubelle. On ne peut plus faire une transat sans percuter quelque chose. C'est grave.»

Décidément, le sort s'acharne sur le navigateur vaudois, à qui la poisse semble coller comme une deuxième peau. Jusque-là, il avait mis ses mésaventures sur le compte de son précédent bateau. Maudit, disait-il. Mais cette fois-ci, c'est juste la faute à pas de chance. «J'ai eu Stève au téléphone. Il en a vraiment ras le bol, confie François Ravussin en père quelque peu désabusé. Il a mis tellement d'énergie dans ce projet. Je ne sais pas jusqu'à quand il aura cette capacité à rebondir. Ce serait bien que ça passe une fois! En plus, il était bien là-haut (ndlr: sous-entendu au nord). Son option commençait à payer. C'est vraiment la poisse. Enfin, je me dis qu'au moins il n'a pas chaviré et qu'il ne s'est pas pris le mât sur la tête.»

Alors qu'il n'avait pas prévu de faire partie de l'important convoi de supporters qui partira dans quelques jours pour la Guadeloupe, François Ravussin a changé d'avis: «Finalement, je vais y aller. Il faut aussi savoir applaudir quand les gens arrivent blessés.»

Même si ses espoirs de podium se sont envolés, pas question pour Stève Ravussin d'abandonner. Il a mis le cap sur l'île de Faial, aux Açores, pour réparer dans la foulée. «L'un des préparateurs s'est envolé avec un safran de rechange. Et l'équipe technique de Thomas Coville, qui se trouvait être sur place, donnera un coup de main», explique Franck David, son manager à terre. «D'après la description que nous a faite Stève, il y en a au minimum pour 24 heures de réparations. Il faudra voir l'état de la dérive pour être sûr de pouvoir bricoler quelque chose qui tienne la route. Parce qu'ensuite, il reste encore 2000 milles jusqu'à l'arrivée. Mais psychologiquement, c'est important pour lui de pouvoir repartir.» Allusion au fait qu'en 2002, il avait chaviré à quelques encablures de la Guadeloupe, alors qu'il voguait en tête de ce qui restait de la flotte décimée et volait vers la victoire.

Stève Ravussin devrait arriver aujourd'hui à Horta, sur l'île de Faial, après plus de 200 milles (370 km) d'un convoyage périlleux. Car piloter un trimaran sans safran central, c'est un peu comme conduire une voiture sans volant. «Je barre en m'aidant des petits safrans, ceux qui sont sur les flotteurs. Et j'essaie d'équilibrer le bateau en réglant les voiles», confie le navigateur contraint à un délicat exercice de funambule. Il ajoute: «Le pilote automatique était connecté au safran central. Alors j'ai bidouillé quelque chose avec une latte de grand-voile pour le relier directement aux petits safrans. A l'ancienne!»

«Sans gouvernail, le bateau n'est pas du tout manœuvrable. C'est pour ça qu'il a dû affaler les voiles et y aller vraiment tranquille», précise encore Franck David, inquiet en raison de l'état de fatigue de son skipper. Et de rappeler que c'est dans les mêmes conditions que le Vaudois avait terminé la Transat anglaise, entre Plymouth et Boston, en juin 2004: «Il avait heurté un requin.»

Sur leurs bolides des mers, les navigateurs ne sont jamais à l'abri d'une collision avec un mammifère marin ou un objet flottant non identifié. Tout est question de chance ou de poisse.