Avec un enthousiasme qui flirte parfois avec la démesure, le Jura a vibré pour «son» HC Ajoie, sacré champion suisse de Ligue nationale B vendredi soir dans la vétuste patinoire de Porrentruy, devant 4200 spectateurs en transe. Une belle histoire. Le petit club, périphérique, à la force du poignet, du mental et de la solidarité, a renversé les grosses cylindrées.

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L’histoire - le «conte de fées», a dit un ancien mercenaire du club, Martin Bergeron - est encore plus belle pour l’emblématique joueur Steven Barras. A 33 ans, il a annoncé avant Noël qu’il rangerait ses patins au terme de la saison, sa dix-septième comme professionnel dans un seul club, son HC Ajoie. Avant les séries finales, il lance un défi à son équipe, à lui-même aussi: «Aller au bout.» Soit remporter le titre de LNB, sachant que son club, faute de moyens et surtout d’une patinoire aux normes, a renoncé à briguer une place en Ligue A.

Le défi a été relevé, et Steven Barras est devenu le héros de son équipe – tous les joueurs ont porté son numéro 10 sur leur casque – mais aussi et surtout le héros de son canton du Jura.

Le hockey dans les gènes

Le hockey sur glace était inscrit dans les gènes de Steven Barras. C’est son grand-père maternel, Charly Corbat, qui a construit la patinoire de Porrentruy en 1973, créé le HCA et l’a conduit en LNA en 1987. Son père, Jean-Claude Barras, joueur de 1973 à 1983, fut un pilier du club.

Steven ne connaît qu’un sport, le hockey. Il fait ses classes à Porrentruy, obtient de furtives sélections régionales et parfois nationales chez les juniors. A 16 ans, en 1999, il est intégré à l’équipe-fanion, alors en 1re ligue. Elle est promue en LNB l’année suivante.

Le 1er avril dernier, après 757 matches de Ligue nationale et 757 points (un peu plus de 300 buts), Steven Barras a donc bouclé la boucle sur un titre national et, surtout, avec l’éternelle reconnaissance d’une région. Il a été un élément décisif dans les séries finales, malgré l’agression subie en demi-finale face à Olten. Le nez cassé, il passe par la case opération et reste éloigné de la glace une semaine. De retour, il marque trois des quatre buts de son équipe lors de l’ultime match de la finale face à Rapperswil.

Pas d’opportunité d’aller en LNA

S’il plaît autant, c’est parce que Steven Barras incarne les valeurs de son canton. Enraciné dans son pays – «je chéris le Jura et les gens d’ici», dit-il –, fidèle, modeste, travailleur, «les pieds sur terre, facile à vivre, avec le contact aisé», ajoute-t-il. Et surtout, il «ne lâche jamais rien».

Pourtant, jeune hockeyeur, il a espéré suivre la trace d’autres sportifs jurassiens qui ont réussi ailleurs, à l’échelon supérieur. «L’opportunité d’un plan solide en Ligue nationale A ne s’est jamais présentée», constate-t-il. A regret? «Je ne regarde jamais derrière moi. Je dois aussi dire que j’ai progressé sur le tard, à 23-24 ans. Et à 26 ans, j’ai décidé de suivre une formation, pour l’après-hockey.»

Il rit de bon coeur lorsqu’on le compare à un autre hockeyeur ajoulot illustre, Julien Vauclair. «Lui, c’est la classe mondiale. C’est une autre échelle: il joue la finale du championnat de LNA.» Mais il n’est pas aussi populaire en Ajoie. «Il joue depuis longtemps à Lugano, moi je suis plus proche des gens d’ici.»

Un bachelor en gestion d’entreprise

Steven Barras a droit à un surplus de reconnaissance parce qu’il a réussi à concilier sport professionnel et formation. Après un bref passage au lycée, il effectue un apprentissage de commerce. Puis une maturité professionnelle. A 26 ans, il se lance dans un bachelor en économie d’entreprise à la Haute école de gestion Arc. Deux ans à Delémont, puis un à Neuchâtel. Depuis quatre ans, il travaille à temps partiel à la Banque cantonale du Jura, où il a complété sa formation, qui l’emploiera à 100% à l’avenir. En parallèle aux études, Steven Barras est devenu père de deux garçons, qui ont aujourd’hui 5 et 6 ans.

Adulé comme hockeyeur, c’est donc l’homme qui suscite le respect. Fier de son parcours, mais refusant de tirer la couverture sur lui, s’inscrivant dans une équipe, un club, un état d’esprit. «J’ai beaucoup donné au HC Ajoie, mais je l’ai toujours fait pour mon plaisir. On me le rend bien aujourd’hui», dit-il modestement, parlant de ses coéquipiers et des fans.

Les frissons de Steve Guerdat

Héros local, Steven Barras dit avoir ressenti des frissons dans le dos quand il a compté parmi ses fans Steve Guerdat, Jurassien fier comme lui, champion olympique de sauts d’obstacles. Lui, icône nationale et planétaire, fervent supporter du «régional» Steven Barras. «Au vestiaire lors de l’avant-dernier match à Rapperswil, Steve a dit s’inspirer de notre esprit combatif dans ses concours. C’est incroyable», dit encore le hockeyeur, des étoiles dans les yeux.

A l’exemple du Jura

L’homme sait l’exemplarité de son histoire. «Avec le HC Ajoie, on est toujours le petit qui doit se battre avec moins de moyens. Un peu comme le canton du Jura. Nous le faisons avec ferveur, à fond, avec caractère, raison et les pieds sur terre. Cela correspond à ma région et ça peut déboucher sur de formidables résultats.» Encore barbu jusqu’à la fin des festivités – l’équipe était reçue ce mardi midi par le gouvernement jurassien –, Steven Barras espère ne jamais avoir déçu, notamment par son attitude volontaire sur la glace. Un caractère qui a aussi son revers de médaille. «Après une défaite, je ne peux pas aller faire la ola avec nos supporters.» Personne ne lui en tient rigueur.

Même s’il dit n’avoir aucun plan d’engagement public, Steven Barras a aussi la politique chevillée au corps. Son père n’a-t-il pas siégé durant seize ans à l’exécutif de son village de Fontenais? En ce moment, l’ex-numéro 10 plaide pour la construction d’une nouvelle patinoire à Porrentruy. Est-ce vraiment ce dont le Jura a besoin pour son émancipation? La question le heurte. «Bien sûr. Le HC Ajoie fait partie de l’identité du Jura, c’est un de ses ambassadeurs. Il soude les Jurassiens, les fait vibrer et rêver, les rend fiers. Il a besoin d’infrastructures à la hauteur.»

Devenu banquier, Steven Barras range donc ses patins. Mais il prévoit de s’engager dans l’encadrement du HC Ajoie. Peut-être sera-t-il, dans deux ou trois ans, le successeur du président Patrick Hauert, qui tient les rênes du club depuis… dix-sept ans.