«C'est un moment fantastique pour la Suède et la voile de ce pays. Ces régates constituent une formidable opportunité de faire comprendre aux gens ce qu'est la Coupe de l'America, de leur montrer à quel point cette compétition est prestigieuse.» Magnus Holmberg, skipper du Défi local Victory Challenge, s'est déclaré fier et heureux de barrer à domicile, dans le cadre du Louis-Vuitton Acte 6, qui a débuté hier à Malmö (lire ci-contre). Reste à savoir si l'enthousiasme du marin contaminera ses compatriotes d'ici au 4 septembre.

S'il convient d'attendre le week-end prochain et un éventuel rayon de soleil pour vraiment jauger la cote d'amour des Suédois pour la voile, les premiers indices ne laissent présager aucune poussée de fièvre. Le cœur de la ville – 270 000 habitants – bat davantage aux pulsations de son festival musical qu'aux clapotis de la flotte. Et la presse de jeudi, plus empressée à railler le naufrage des footballeurs du Malmö FF, mardi face à Thoune, qu'à saluer la mise à l'eau de Victory Challenge, ne contribue pas à faire mousser l'événement. Mercredi, les autorités ont généreusement estimé à 6000 le nombre de personnes venues assister à la présentation des douze Class America en lice. Hier, quelques centaines de personnes ont honoré de leur présence le village aménagé par l'organisation afin que le public puisse suivre les régates. L'ambiance, un temps égayée par la visite de collégiens, est demeurée humide et feutrée.

«Les Suédois entretiennent une relation naturelle à la mer et beaucoup d'entre eux naviguent. Mais dans leur esprit, un bateau est un instrument de pêche ou de plaisance qu'ils ont du mal à assimiler au sport de compétition», explique Per Kahl, de Sveriges Radio, la station nationale. «Le seul moyen de devenir célèbre, en tant que marin dans ce pays, c'est de couler un pétrolier ou de remporter une médaille olympique.» Le journaliste limitera ses interventions à l'antenne au premier et au dernier jour de compétition, symptôme d'un intérêt national fort modéré. Selon un «sondage» qui vaut ce qu'il vaut – sept personnes interrogées dans un café du centre-ville à l'heure du petit déjeuner –, près de 43% (3 sur 7) de la population de Malmö est capable de dire plus ou moins ce à quoi correspond le mot Alinghi. Mais personne, au sein de ce panel arbitraire, n'a l'intention de venir observer dans les prochains jours le détenteur de la Coupe de l'America et ses onze Challengers.

«Le fait que le team suisse ait amené pour la première fois le trophée en Europe incitera peut-être les gens à s'y intéresser de plus près», se risque Per Kahl. «L'idéal serait que, même si nous n'avons pas la même tradition ni la même passion vélique que les Néo-Zélandais, les Suédois se disent: «Si un petit pays comme ça l'a fait, pourquoi pas nous?» Le jour où ils auront le sentiment que les leurs peuvent remporter le trophée, ils se mueront sans doute en supporters.»

Pour espérer côtoyer un jour footballeurs, hockeyeurs, tennismen et autres stars au panthéon du sport national, les membres de Victory Challenge ont donc du pain sur la planche. Pour la cinquième participation d'un Défi suédois dans l'histoire de la Coupe de l'America – première apparition en 1977 –, Magnus Holmberg et ses compères ont-ils les moyens de titiller la fibre patriotique des Vikings?

Bon cinquième de la Coupe Louis-Vuitton à Auckland en 2003, le syndicat fondé par le magnat de la presse Jan Stebeck, décédé fin 2002, a rendu une copie correcte au mois de juin dernier à Valence. Malgré un retard dans la préparation sur la plupart de ses concurrents. Auteur de six victoires en onze matches, Victory Challenge s'est installé en tête du peloton des viennent-ensuite. Il a même remporté en Espagne le classement des régates en flotte, avant d'être pénalisé pour un problème de jauge.

Les Suédois ont récemment engagé des marins aussi confirmés que l'Argentin Santiago Lange – quadruple champion du monde, il a décroché une médaille de bronze aux Jeux d'Athènes –, ou le Néo-Zélandais Jeremy Scantlebury, qui participera à sa septième Coupe de l'America et en a déjà gagné deux en 1995 et 2000. Ils peuvent donc faire preuve d'ambition. «D'après ce que j'ai pu voir aujourd'hui, ils vont mener la vie dure à plus d'une équipe», déclare Jochen Schuemann, barreur d'Alinghi. «Leur marge de progression est importante.» Mais de là à déclencher une vague d'enthousiasme délirant au pays du meuble Ikea, il y a un pas qu'on ne saurait franchir.