Le Temps: vos jumelles étaient dans la tribune hier pour assister à votre sacre. Quel héritage avez-vous envie de leur transmettre en ce qui concerne votre carrière?

Roger Federer: Elles m’avaient déjà vu soulever un trophée. Mais elles ne m’avaient jamais vu gagner un Grand Chelem. Elles étaient encore trop petites à l’Open d’Australie 2010 et c’était tard le soir. Cela fait un an qu’elles viennent de temps en temps sur le court. En tant que parents, nous les protégeons beaucoup mais nous sommes conscients que c’est important pour les fans et pour le milieu du tennis d’avoir l’occasion de les voir. La première fois, c’était à Bâle. Mirka m’avait fait la surprise. Au moment de recevoir le trophée, j’ai vu qu’elles étaient là. Mais les voir hier sur ce court était particulièrement fort. C’est Wimbledon, c’est là que j’ai vécu plusieurs de mes plus belles victoires. J’étais très ému. Ce fut un moment intime au milieu de cette agitation. Après, je ne sais pas si on peut parler d’héritage car je ne sais pas si elles vont s’en souvenir. Pour le moment, elles ne se souviennent même pas de ce qui s’est passé la veille. Mais hier, le rêve de Mirka s’est réalisé avec la possibilité pour les filles d’être sur le Centre Court et d’assister à cette victoire-là.

– Est-ce que vous avez envie de jouer le plus longtemps possible pour que vos filles soient assez grandes pour s’en souvenir?

– Ce serait agréable, c’est sûr. Mais ce n’est pas ce qui me pousse à jouer au tennis. Je ne le fais pas pour être sûr qu’elles se souviendront de qui était papa. Ce n’est pas mon but premier. Si elles se souviennent de certaines choses, ce serait fantastique. Mais la priorité avec elles est ce que nous leur apportons au quotidien. Nous avons la chance de pouvoir faire en sorte que je puisse les voir tous les jours, à part peut-être une semaine dans l’année. J’ai des amis dont les enfants sont à fond dans le tennis. Bien sûr ce serait sympa si à un moment donné elles ont envie de s’y intéresser. Elles devront déjà aller à l’école. Après on verra.

– Cette victoire a-t-elle une valeur plus importante à vos yeux du fait que vous ayez dû attendre deux ans et demi avant de décrocher à nouveau un Grand Chelem?

– Peut-être. Deux ans et demi, ce n’est pas si long même si en tennis, ça peut paraître une éternité. C’est clair que quand j’ai gagné en Australie, j’espérais en remporter un autre assez rapidement. Parce que j’avais l’impression de jouer le meilleur tennis de ma vie à ce moment-là. Et depuis, je me suis donné les chances d’y parvenir. Donc, oui cette victoire est très importante. Mais celle de 2009 à Paris le fut aussi. Ou encore la finale de l’US Open contre Andre (Agassi) en 2005. J’ai vécu de nombreux grands matches qui m’ont rendu service au fil des ans et m’ont aidé à être prêt pour celui de dimanche. Cette finale avait tellement d’enjeux, pas seulement pour moi mais aussi pour Andy (Murray) que je savais que ça allait se terminer par des larmes. Aussi bien pour celui qui allait gagner que pour celui qui allait perdre. Je savais que ce serait dur pour les nerfs. Est-ce ma plus belle victoire? Je ne sais pas mais elle est chargée émotionnellement car c’est un endroit cher à mon cœur. Il y avait tous les éléments réunis pour faire de cette finale quelque chose d’unique.

– Etes-vous surpris d’être encore capable de gagner?

– Je ne suis pas surpris dans la mesure où j’estime avoir si bien joué depuis un an que j’ai toujours senti que je n’étais pas loin de remporter un Grand Chelem. J’ai battu les autres (Rafa, Djokovic, Murray) plusieurs fois. Ils m’ont battu aussi. Tu perds, tu gagnes et tu te dis que le jour où tu en as vraiment besoin tu parviens à tirer profit des victoires. Triompher ici n’a pas été une immense surprise. C’est Wimbledon, un endroit où je sais que je suis capable de bien jouer et de les battre. Mais c’est dur de le prouver encore et encore. En tennis, tu travailles avec des objectifs, tu t’en rapproches de plus en plus et ça finit par arriver.

– Que vous apporte le fait de vieillir? Un plus grand équilibre dans votre vie?

– Je pense que cela fait déjà pas mal d’années que j’ai trouvé le bon équilibre dans ma vie. Le plus grand changement a été le passage de l’adolescence à professionnel sur l’ATP Tour. La victoire de 2003 fut très importante. Petit à petit, j’ai appris à ne plus paniquer quand je perdais un match. C’est quelque chose qui a disparu avec l’âge et les victoires. Je pense que les choses deviennent plus faciles avec le temps. Les victoires déjà acquises enlèvent peut-être un peu de stress. Même si c’est important de jouer avec de la pression, c’est elle qui nourrit le feu en toi. Je pense que maintenant je peux davantage apprécier la vie sur le circuit, les voyages, l’atmosphère d’un court central.

– Quel rôle a joué Paul Annacone, ancien coach de Pete Sampras, dans ce titre?

– Un grand rôle. C’était important qu’il s’intègre bien à l’équipe avec Sèverin (Lüthi), Pierre (Paganini, son préparateur physique) et Stéphane (Vivier, son kiné) et les gens qui m’entourent. Il n’y a jamais de panique au sein de mon équipe. Nous avons mis en place une routine efficace et savons gérer toutes les situations, comme une interruption à cause de la pluie. Nous avons décidé de rester tous ensemble de Roland-Garros jusqu’à l’US Open, avec les familles, les femmes et les enfants. L’idée étant de traverser cette période regroupés. Cela demande des sacrifices. Mon kiné est sur le Circuit depuis 90 jours consécutifs. Mais là, tout le monde va avoir quelques jours de vacances avant de se retrouver ici pour les Jeux. C’est important de sentir qu’on a une équipe autour de soi car parfois on se sent seul sur le court.

– Où placez-vous l’objectif d’une médaille d’or aux JO?

– Depuis Pékin, je me dis que ce sera incroyable de disputer les Jeux olympiques à Wimbledon. Une chance pour ma génération. Et c’est ce que je ressens encore aujourd’hui. Gagner une médaille d’or est l’un de mes trois objectifs de la saison. Mais je suis conscient qu’il est difficile à atteindre. Sur herbe, le fait que ce soit en deux sets gagnants peut être dangereux, tu peux te faire avoir dans les premiers tours. Le format du tournoi aux JO n’est pas une chose à laquelle nous sommes habitués. J’en ai disputé trois dans ma carrière, ça fera quatre avec Londres, c’est peu comparé aux 50 ou 60 Grands Chelems. C’est vraiment différent. Mais cela ne change rien à mon envie de bien faire dans 20 jours et de rendre mon pays fier de moi.

– Est-ce que cette victoire va vous permettre d’aborder les Jeux olympiques avec un capital confiance plus important?

– Oui. Après, si j’avais perdu au premier tour, on peut se dire que j’aurais eu plus de temps pour récupérer et me préparer pour les JO, vu que sur le gazon, je sais que tout est possible si je joue bien. Mais c’est pareil pour Djokovic, Nadal ou Murray. On est tous dans une assez bonne position. Même si Rafa a perdu tôt ici, cela ne va pas diminuer ses chances pour les Jeux. Mais c’est clair, une victoire ici aide. J’ai toujours dit que celui qui gagnera Wimbledon aurait une sorte de petite étoile à côté de son nom comme un avantage avant les JO. Après, je ne sais pas si cet avantage est mental; s’il m’enlève de la pression dans la mesure où maintenant je n’ai pas forcément l’obligation de gagner les Jeux olympiques. Mais en même temps, je sais que je ne vais pas du tout me dire ça. Je vais tout donner et aller à fond. Et si on se dit que ce Wimbledon était une préparation pour les JO, je pense qu’avec la coupure que je vais faire maintenant, c’est parfait. Je ne pourrais pas être mieux préparé pour les JO et n’aurai aucune excuse.