Automobile 

«Je suis pilote de course, mais j’ai tout mon temps»

Tom Kristensen, neuf fois vainqueur des 24 Heures du Mans, et Mark Webber, ex-pilote de F1, sont aujourd’hui tous deux retirés de la compétition automobile. L’occasion de parler avec eux de leur relation au temps dans la frénésie de la course ou dans leur vie

L’un est Danois et recordman absolu des victoires (huit avec Audi, une avec Porsche) à la plus célèbre course automobile, les 24 Heures du Mans. L’autre est Australien, pilote véloce de F1 entre 2002 et 2013 avant de courir pour Porsche en endurance jusqu’en 2016. Tom Kristensen, 50 ans, a pris sa retraite sportive il y a trois ans.

Mark Webber, 41 ans, l’a prise il y a une année. Tous deux sont aujourd’hui des ambassadeurs Rolex. Une fonction qui nous a permis, aux 24 Heures du Mans 2017, de discuter avec eux du temps qui passe tour à tour très vite ou très lentement, voire s’arrête lorsque la voiture part en tonneaux dans les airs, à plusieurs mètres au-dessus de la piste.

Consultiez-vous souvent votre montre pendant les 24 Heures du Mans?

Tom Kristensen: Pour nous, il s’agit de la course la plus importante de l’année. C’est aussi la plus longue. Mais il y a des moments dans la voiture ou entre les relais où le temps passe lentement. Particulièrement si vous êtes en tête de la course et que vous avez hâte d’en finir.

Il y a vingt ans, je portais une montre à mon poignet au volant. Aujourd’hui, vous n’en avez plus besoin. Vous avez une grande quantité d’informations à bord, dont les chronos au tour. Tout est électronique, très bien conçu. L’heure, vous l’avez en sortant de la voiture en regardant la grande horloge Rolex près des stands. Vous regardez aussi cette horloge depuis la voiture lorsque vous êtes dans le dernier tour de course, histoire de ne pas avoir à effectuer une ronde supplémentaire, quitte à rouler plus lentement.

Dans votre stand, lorsque vous attendiez de prendre un relais, vous aviez des moyens de lire l’heure?

Mark Webber: Vous avez des moniteurs un peu partout, avec l’heure ou d’autres paramètres. Mais ce sont des moments où vous ne regardez pas constamment le temps qui passe. Vous avez déjà beaucoup d’éléments à gérer. Et vous ne pouvez contrôler que ce qui est contrôlable. Le temps qui passe ne l’est pas. C’est pourquoi j’essaie de ne pas y porter trop d’attention. De toute manière, le moment que vous attendez va arriver. Si vous vous concentrez sur le temps, celui-ci se dilate en longueur. Il ne semble plus avancer.

Le temps n’avance plus…

MW: Oui, c’est comme regarder une bouilloire chauffer, dans la cuisine. Vous avez l’impression que cela prend une éternité. Si vous ne la regardez pas et que vous faites autre chose, tout va beaucoup plus vite. C’est la même chose en course. Ce genre de phénomène me fascine. Il dit à sa manière comment fonctionne l’esprit humain. C’est d’autant plus important de le savoir que la course automobile est avant tout une affaire de temps. La relation homme-machine, les voitures tellement rapides, les limites qu’il s’agit de repousser, la mécanique: tout est conditionné par le temps.

Pourquoi les montres ne sont pas autorisées au volant?

MW: Il s’agit plutôt d’une interdiction qui touche ce qui tourne autour des bijoux. Des chaînes ou pendentifs par exemple. Ce qui ne manque pas de poser des problèmes à des pilotes comme Lewis Hamilton, qui les adore! Pour ma part, je portais une montre au début de ma carrière, en Formule Junior. Mais je l’ai mise rapidement sous un globe de verre. Je n’ai jamais plus porté de montre en course, pendant plus de vingt ans. Nous sommes obsédés, en compétition, par le poids. On va jusqu’à peser les lacets de nos chaussures! Or une montre, même s’il s’agit d’une Rolex conçue pour être portée toute une vie, c’est un poids en plus.

Etes-vous superstitieux?

TK: Oui, inévitablement, j’ai de petites superstitions. Lorsque je courais au Japon, je devais toujours porter la même paire de chaussures. A la fin, elles étaient craquelées de partout. Quand j’entrais dans une voiture dans les stands, à l’occasion d’un relais au Mans par exemple, j’y pénétrais avec mes gants et je ne les ôtais jamais, même si la voiture était immobilisée pour un réglage ou une réparation.

MW: J’entre toujours dans une voiture de course sur le côté gauche. Avec une monoplace, vous avez pourtant le choix, droite ou gauche. Cela me vient des go-karts, qui avaient le moteur à droite, en général brûlant. C’est pourquoi j’ai pris cette habitude. Contrairement à Tom, lorsque je suis à l’arrêt et que les mécaniciens s’affairent, j’ôte toujours mes gants. Les mécaniciens connaissent ces petites habitudes et adaptent leurs gestes en conséquence. Cela fait partie de l’esprit d’équipe.

Est-ce que ces superstitions ou ces habitudes s’étendent aux montres?

MW: J’ai eu des moments où j’avais laissé une montre dans mes bagages et la course s’est mal passée. Vous ne pouvez pas vous empêcher de faire le lien. Ce sont des constats stupides, mais si humains. Libre à chacun de croire ou pas à ces superstitutions. Et si vous y croyez, pourquoi pas!

TK: En général, nous faisons attention à garder ce genre d’aveu pour nous!

Que représente pour vous la peur en course?

TK: Je ne parlerais pas de peur, plutôt d’une très grande attention aux conditions de course, par exemple lorsqu’il pleut ou qu’il fait nuit. C’est une espèce de qualité extrême de concentration. S’il se passe quelque chose, vous réagissez dans l’instant. La plupart du temps, cela se passe bien. Après coup, vous vous dites «Waouh! il s’en est fallu de peu!». C’est alors qu’il faut essayer de penser à ce qui vous a mené dans cette situation, pour mieux la mémoriser.

J’ai eu des accidents où la voiture est partie dans les airs avant de heurter des barrières: le temps passe alors si lentement. C’est comme un cauchemar

Si vous comprenez ce qui est arrivé, vous pouvez aller de l’avant. Si vous ne le comprenez pas, vous serez inquiet la prochaine fois que vous prendrez le volant. Ce qui nuira à votre capacité de concentration tellement il y a de paramètres à surveiller et de gestes à accomplir dans la voiture. Mais j’ai aussi eu peur, vraiment. J’ai eu des accidents où la voiture est partie dans les airs avant de heurter des barrières: le temps passe alors si lentement. C’est comme un cauchemar. Vous vous posez vraiment la question de savoir si c’est un mauvais rêve ou la réalité.

MW: L’âge est aussi une composante de cette peur. Lorsque vous avez 20 ou 25 ans, par naïveté, par manque d’expérience, par vanité égoïste, vous êtes prêt à vous engager dans une zone de risque qui se situe au maximum de vos possibilités. C’est une zone très étroite.

Lorsque vous avez 40 ans, vous n’allez plus sur ce champ de mines. Vous savez que le pari du risque-récompense éventuelle n’en vaut plus la peine. C’est le fruit de l’expérience. Il y a deux ans, lors d’essais nocturnes sous la pluie au Mans, je n’étais plus à l’aise. Je disais à mes ingénieurs par radio que je ne voulais plus faire cela.

Lorsque ma voiture est partie en tonneaux dans les airs, ici au Mans, sur le moment je n’ai ressenti aucune douleur, aucune appréhension. J’étais même presque relax, comme dans un film au ralenti. Alors que la situation pouvait facilement tourner au pire. C’était un instant phénoménal, extrêmement dangereux, mais je ne criais pas. J’étais dans un état d’esprit très spécial.

Maintenant que vous êtes tous deux retirés de la compétition, votre relation au temps a-t-elle changé?

MW: Oui, je suis plus décontracté maintenant. Lorsque je courais sur les circuits, je courais aussi dans ma tête. C’était intense, avec son lot de problèmes aussi. Toute ma vie était structurée pour la course. Tout allait très vite. Aujourd’hui, je suis toujours occupé. Je voyage encore beaucoup. Mais je peux m’accorder des moments de répit. Comme de dormir un peu plus longtemps le matin.

Ce rythme frénétique était-il addictif?

MW: Il l’était. Vous avez un don, vous avez une occupation absolument unique, vous avez une longue carrière, pour un sportif, vous travaillez avec des personnes qui ont de grandes compétences, vous êtes évalué toutes les deux semaines par votre équipe, vous êtes au sommet du sport motorisé, vous êtes toujours extrêmement concentré sur votre job et, tout d’un coup, cela s’arrête. C’est un changement brutal. Vous entrez alors, j’hésite à utiliser l’expression, dans la vie normale. En vous posant la question des défis que vous pourriez choisir pour retrouver un peu de cette intensité perdue. Je ne regrette pas les montées d’adrénaline, plutôt la camaraderie avec les autres pilotes.

TK: Même lorsque j’étais à la maison, pendant ma carrière sportive, j’étais très concentré sur mon activité, au détriment du temps consacré à ma famille. J’avais une telle responsabilité professionnelle, si extrême, avec une équipe de 130 personnes qui travaillaient pour moi. Maintenant, je n’ai plus, comment dire… je n’ai plus cette excuse. Cela ne marche plus! J’étais auparavant dans un rapport au temps particulier, où l’année tournait autour d’une course précise, Le Mans. Les mois, jours et heures passaient et soudain j’étais dans le dernier tour, qui semblait prendre une année tellement c’était long. Maintenant, mon pouls est régulier d’un bout à l’autre de l’année.

MW: Je reviendrais ici sur le rapport au risque. Tom et moi avons eu de très gros accidents au cours de nos carrières. Ce n’est pas un sentiment très agréable de vous réveiller dans un hélicoptère en ne sachant pas ce que vous faites là. Ceci pour dire qu’aujourd’hui, je ne regrette pas ce genre de moment!

Avez-vous peur de l’ennui?

TK: Je n’en ai pas peur. Mais je ne suis pas très l’aise avec cette sensation. Même lorsque je courais, il y avait des périodes en hiver où je me disais: «Demain, tu n’as rien de prévu, tu n’as rien à faire.» J’étais décontenancé.

MW: Il faut maintenant que je me tienne occupé, tout le temps. Va laver la voiture, fais n’importe quoi, mais fais quelque chose! Enfant, ma mère me disait que j’étais comme un chat sur un toit brûlant. C’est un type de caractère, je n’y peux rien. Il faut toujours que je sois occupé. Je serais totalement incapable de passer six semaines sur une plage à lire des bouquins…

Chaque pays a une relation particulière au temps. Qu’en est-il du Danemark et de l’Australie?

TK: Au Danemark, je pense, cette relation tient aux saisons. Elles sont si différentes les unes des autres. Parfois, en été, vous avez de la peine à réaliser qu’il est 22 h 30 et qu’il fait encore jour. La lumière, en tant que Danois, est ce qui me relie au temps. Pour ce qui est de la ponctualité, disons qu’elle s’améliore au fur et à mesure que l’on se rapproche de la frontière avec l’Allemagne!

MW: Ce rapport au temps est aussi lié chez moi à la nature, à la lumière. Et à notre horloge interne, à nous autres Australiens. Notre pays est gigantesque. Il est comme une grande horloge. Il n’y a pas de transition franche entre les saisons, comparé aux saisons aux jours plus courts ou plus longs du Danemark. L’arrivée d’une saison, c’est quand la période du surf commence, par exemple. Nous avons, je crois, un rapport décontracté au temps. Nous sommes travailleurs, mais nous aimons les moments de récréation. Rien à voir avec le rythme frénétique de Londres ou de New York!

TK: J’ajouterais que l’éloignement de l’Australie est aussi une contrainte temporelle. Prenez l’exemple de Mark, des sacrifices qu’il a dû consentir quand il commençait sa carrière sportive dans les championnats européens, avec la fréquence et la longueur de ses voyages. Il fallait le faire!


«J’ai assez d’expérience pour me gérer tout seul»

Sébastien Buemi, 28 ans, en connaît un bout sur le temps qui file. En 2017, le pilote vaudois a participé à la fois au championnat de Formule E (électrique) sur Renault et au championnat d’endurance sur Toyota. Tout en étant pilote d’essai chez Red Bull en F1. Nous l’avons rencontré sur le circuit de Lignières (NE) en juin dernier.

Courir deux championnats en même temps, est-ce prendre le risque d’être pris soi-même de vitesse?

Sébastien Buemi: Oui, il faut toujours trouver un compromis. Comme pilote, j’ai envie de courir tous les week-ends. Mais il faut trouver des occasions qui ont du sens. Si je ne me sentais pas capable d’avoir de bons résultats à chaque course, l’exercice serait absurde. Si un jour je trouvais qu’il y a trop de fatigue accumulée ou trop de conflits d’agenda, j’arrêterais d’avoir ce rythme. Ce n’est pas le cas pour le moment.

Est-ce même un avantage?

SB: Oui. Je suis au top de qui fait techniquement aujourd’hui, en particulier en étant pilote d’essai chez Red Bull en F1. Cela me permet d’avoir des repères qui me sont utiles autant chez Toyota en course d’endurance que chez Renault en Formule E. D’autre part, avoir des courses chaque week-end me permet d’être tout le temps dans le rythme. Tu prends un départ, tu batailles avec les autres, tu es constamment poussé vers le bon résultat: cela crée un état d’esprit.

Soignez-vous votre santé?

SB: Il faut avoir un bon équilibre de vie, à la maison, en voyage. Je ne peux pas faire n’importe quoi. Je suis prudent avec les fêtes, après les courses. Je sais qu’il y a un autre circuit qui suit juste derrière. Cela dit, mon cas n’est pas exceptionnel. A l’époque, il y avait des pilotes qui couraient en endurance, en F1 et aux 500 miles d’Indianapolis sans que personne y trouve à redire.

Avez-vous un préparateur physique?

SB: J’en ai eu un, même plusieurs chez Red Bull. J’ai eu un programme de préparation très poussé durant mes trois années en F1. Maintenant, je n’ai besoin de personne. Je sais ce qu’il faut faire ou ne pas faire. J’ai assez d’expérience pour me gérer tout seul.

Le plus difficile maintenant est la gestion de mon propre programme de courses. C’est compliqué d’y mettre de l’entraînement physique. Si bien qu’au volant, j’ai un niveau physique un peu plus bas qu’auparavant. Mais dans la voiture, je suis en revanche plus à l’aise, parce que je roule beaucoup. Cela reste quand même le meilleur entraînement possible. Cela ne te servirait à rien d’être capable de faire une étape du Tour de France à vélo mais de ne pas être au top au volant.

L’expérience, c’est aussi une économie d’énergie?

SB: Ce qui fait aujourd’hui la différence en course, c’est la gestion du stress. Et de l’effort quand tu roules. Il y a des pilotes qui ont des niveaux physiques incroyables, mais qui bouffent une quantité impressionnante d’énergie dans la voiture. La première fois que j’ai couru les 24 Heures du Mans, en 2012, j’avais une préparation physique fantastique parce que j’étais aussi en F1. Pourtant, après les 24 Heures, j’étais rincé complet. Sept ans plus tard, je suis beaucoup résistant. Parce que j’ai de l’expérience et de l’entraînement au volant.

Regardez-vous souvent votre montre?

SB: Oui, bien sûr. Notamment maintenant, parce qu’il faut je prenne un avion pour filer sur une course! Propos recueillis par L.D.

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