Interview

«Je suis un entrepreneur passionné de rugby entertainment»

L’homme d’affaires Suisse Jacky Lorenzetti est depuis 2006 aux commandes du Racing 92. Son credo? Promouvoir un club «résolument moderne» dont la future Arena de Nanterre sera l’emblème

Suisse, Jacky Lorenzetti reste très fier de l’être. Même s’il a grandi en France, dans une famille originaire du Tessin, le propriétaire du Racing 92, 68 ans, vante les vertus de ses racines helvétiques pour expliquer sa formidable réussite entrepreneuriale à la tête du géant immobilier Foncia, puis du club de rugby francilien. Alors que son équipe venait de quitter jeudi soir le Centre d’entrainement du Plessis Robinson pour Lyon, où aura lieu la finale de la Coupe d’Europe contre les Anglais de Saracens, cet ancien élève de l’Ecole hôtelière de Lausanne a répondu au Temps.

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Le Temps: Vous êtes de nationalité suisse et vous le revendiquez. C’est votre originalité dans le paysage sportif français?

Jacky Lorenzetti: C’est un fait qui a toujours beaucoup compté dans ma vie personnelle et professionnelle. Je suis issu d’une famille populaire de Lugano. Mes grands-parents avaient émigré à Paris, mais nous avons toujours conservé la nationalité suisse. J’ai intégré l’Ecole hôtelière de Lausanne. J’ai fait mon service militaire dans le canton de Vaud. Et aujourd’hui, grâce à mes connexions helvétiques, le Racing 92 s’entraîne régulièrement en Suisse romande. Je suis donc le «Suisse» qui a investi dans le sport en France, mais aussi dans le vin à Bordeaux, où je possède trois châteaux, dont celui de Pédesclaux, grand cru de Pauillac. Cela contribue sans nul doute à ma différence…

- Vous avez créé et développé le géant immobilier Foncia, coté en bourse en 2001 puis revendu en 2007. Vous défendez, pour le Racing 92, le grand projet immobilier de l’Arena de Nanterre, en plein coeur du quartier d’affaires parisien de La Défense. Etes-vous d’abord un entrepreneur ou un passionné de ballon ovale?

- Je suis un entrepreneur qui a débarqué dans le rugby via ma belle-famille, originaire du sud-ouest de la France. Et notre projet de rugby arena, ce formidable complexe multimodal qui ouvrira ses portes fin 2017 à Nanterre, correspond exactement à ce que j’aime: le rugby entertainment. Nous y jouerons dans une enceinte couverte, comme cela se fait déjà au Pays de Galles. Et l’on y organisera aussi de grands concerts, de grands événements. Les deux sont-ils conciliables? Oui, car le rugby est un sport terriblement moderne. On ne triche pas. L’esprit de camaraderie et d’aventure reste prédominant. Nos équipes sont multiraciales et mondialisées, avec de nombreux grands joueurs anglophones. Ce projet me passionne.

- Votre exemple familial le prouve: en France, le rugby reste associé au sud-ouest et à la partie méridionale de l’hexagone. Votre club, au pedigree très parisien, est-il un intrus?

- Le Racing 92 est le club historique du rugby français. On l’oublie, mais ce sport importé ici par les Anglais a d’abord été joué au Havre, puis à Paris, puis dans le sud-ouest où de nombreux Britanniques s’étaient installés. Je ne nie pas les liens étroits entre le ballon ovale et le sud de la France. Mais regardez ce qui se passe dans le monde: le rugby essaime de plus en plus sur des terres nouvelles, y compris en Suisse où l’aventure actuelle du Servette de Genève est passionnante. Donc, non, nous ne sommes pas des intrus. Nous portons haut les couleurs du rugby français, surtout lorsque la victoire nous donne raison.

- On vous reproche pourtant d’abandonner les vraies racines de ce sport, d’enterrer le rugby de papa…

- Reproche-t-on à Roger Federer de jouer au tennis avec une raquette en carbone dernier cri? Voudrait-on qu’il tape dans la balle avec une vieille raquette en bois? Ce discours sur le rugby de papa ne tient pas compte des réalités. Les choses évoluent. Le sport aussi. Mon plaisir, c’est de voir chaque week-end dans notre stade Yves du Manoir de Colombes, des tribunes pleines de parents avec leurs enfants, de tous horizons sociaux. Le rugby que nous jouons sur le terrain est populaire. Nous sommes passés en dix ans de pro D2 au Top 14, puis à la finale de la Champions Cup (la Coupe d’Europe). C’est l’essentiel.

- Un entrepreneur suisse qui gagne en France, où le déclinisme ambiant l’emporte si souvent, c’est une exception?

- La France est un merveilleux pays. Dans les stades et en dehors. On y vit bien, et l’on peut y faire de grandes choses si l’on a la volonté de s’investir pour réussir. J’ai pour ma part plusieurs fois refusé la légion d’honneur. Je dis souvent que je suis pour la légion du déshonneur, celle que l’on devrait décerner à ceux qui n’agissent pas. Je fais pour ma part ce que je pense devoir faire, et savoir faire. On me reproche d’être boulimique. Sans doute. Mais dans les affaires comme dans le sport, il n’y pas de meilleure recette pour avancer. Et pour gagner.

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