«Après les Bleus, je supporte les Suisses. Je me sens proche d’eux, au propre comme au figuré.» Ainsi commence le dernier billet signé Pascal Dupraz dans Le Journal du Dimanche. Pascal Dupraz: l’entraîneur le plus en vue de la fin de la saison dernière, en Ligue 1 française, pour avoir sauvé le Toulouse FC d’une relégation qui semblait inévitable. Pas son premier fait d’arme. Il avait avant cela été l’un des hommes-clés de la folle ascension d’Evian-Thonon-Gaillard dans l’élite du football hexagonal. Egalement réputé pour son charisme et pour ne pas garder sa langue dans sa poche. Alors, quand cet homme-là clame son inconditionnel amour de la Suisse, on a envie d’en savoir un peu plus.

Le Temps: Quels sont vos liens avec la Suisse?

Pascal Dupraz: J’habite à la frontière, à Saint-Cergue, en Haute-Savoie. Et je suis né à Annemasse, dans une vraie famille annemassienne. Donc j’ai toujours connu Genève. Moi qui me dis Savoyard avant d’être Français, je me suis toujours senti proche des Suisses. Plus, par exemple, que d’un habitant du Nord de la France.

- Quelles sont les valeurs communes entre la Haute-Savoie et la Suisse?

- Je retrouve une certaine quiétude. La politesse. Le savoir-vivre. L’ordre. La responsabilité citoyenne. J’admire la Suisse. C’est un petit pays, mais son économie dame le pion à la nôtre.

- A la fin de votre carrière de joueur professionnel, vous avez travaillé vingt ans – de 1991 à 2011 – au Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés, à Genève. Vous vous intéressiez au football suisse à cette époque?

- Je m’y suis toujours intéressé. Mon père, Joseph, a porté les couleurs de Servette au début des années 60. Il y a d’ailleurs disputé un huitième de finales de la Coupe des clubs champions. Du coup, oui, il m’est souvent arrivé d’aller voir des matches à Sion, Servette. Et avec mon équipe du FC Gaillard, qui était alors amateure, nous faisions des matches amicaux contre des équipes suisses lors de chaque trêve.

- Quels souvenirs en gardez-vous?

- Je me rappelle qu’à l’époque, pour nous, c’était facile. Au niveau amateur, les Français se montraient beaucoup plus rugueux. Mais pas seulement: meilleurs footballeurs aussi. Les Suisses étaient plus facilement en train de pleurer, de se plaindre. En France, depuis tout gamin, on met dans le football la notion de compétition, de lutte. Le Suisse a plus cette approche de pratiquer un sport pour son bien-être. Il cherchait à être «beau» – et il l’était, il avait le talent, la bonne réflexion autour du jeu – quand le Français voulait être «bon», c’est-à-dire avec l’efficacité en plus.

Je me souviens aussi des superbes pelouses suisses. Des vestiaires magnifiques. Les infrastructures n’avaient rien à voir avec celles que nous avions, à niveau comparable, chez nous. Mais c’est comme le réseau routier et le reste. En Suisse, la fête du village est mieux organisée qu’en France. En France, on marche sur la tête et il n’y a pas beaucoup de courageux pour reconnaître que le pays va mal.

- En matière de football, vous dressez le même constat?

- Non, en football, c’est différent. La France ne va pas si mal que certains le disent. La qualité de notre formation est reconnue dans le monde entier à raison. Prenez la Ligue 1, qu’on critique souvent. Je trouve que son niveau n’est pas si mauvais, bien au contraire. Et chaque année, elle se fait piller ses meilleurs jeunes, et elle parvient à en ressortir de nouveaux.

- Le football français va donc mieux que la France?

- Je n’arrête pas de le dire à tout le monde: je pense qu’elle va gagner l’Euro. D’abord parce qu’elle a un excellent entraîneur. Certains disent que Didier Deschamps a eu de la chance de faire la carrière qu’il a faite car ce n’était pas le meilleur joueur, mais que disent les faits? Comme joueur: palmarès incroyable. Comme entraîneur en club: pareil. Avec la sélection: il s’en sort très bien. Et la France a gagné les deux grandes compétitions qu’elle a organisée, alors…

- Lors du match France-Suisse (0-0), avez-vous retrouvé des Français «bons» et des Suisses «beaux»?

- Un peu, mais franchement, il n’y a pas une grande différence entre les deux équipes. Sur la longueur, je pense néanmoins que la France a plus de potentiel offensif. C’est pour ça que je la vois gagner l’Euro. Quant à la Suisse, elle peut encore passer des tours. Elle ne va pas gagner, mais cela ne me surprendrait pas qu’elle atteigne le dernier carré.

- Le latéral suisse François Moubandje, que vous entraînez, dit que la Nati peut s’inspirer de Toulouse…

- Je pense que c’est une bonne idée (rires). Je crois beaucoup à l’absence de renoncement. Adopter une bonne attitude n’est pas suffisant pour avoir du succès sur un terrain, mais c’est un bon début. L’exemple de la fin de saison de Toulouse nous rappelle qu’en football, la vérité d’un jour n’est pas celle du lendemain. La même équipe qui était 19e après 28 matches a réalisé le cinquième meilleur parcours sur les dix dernières rencontres de championnat et s’est sauvée, sans changer aucun joueur. Cela montre l’importance du comportement.

- C’est comme ça que la Suisse peut aller en demi-finale?

- Je crois que la Suisse n’a pas besoin de moi pour savoir ce qu’elle doit faire, mais c’est tout le mal que je lui souhaite. Je regarde ses matches comme un simple supporter. Je suis supporter des Bleus, et de la Suisse. Cela ne représente aucun antagonisme. Je suis différent de ceux qui veulent nous faire croire le contraire. Moi, quand je viens à Genève, je me gare comme il faut et je paie mon parking. Et ainsi, il n’y a personne pour me reprocher mes plaques françaises.