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La Suisse, championne des binationaux

Pour accéder à la plus haute fonction politique du pays, Ignazio Cassis a renoncé à son passeport italien. En sport, le drapeau rouge à croix blanche flotte régulièrement sur les podiums les plus prestigieux grâce à des double-nationaux

En élisant Ignazio Cassis, le parlement a mis fin à une attente de dix-huit ans: la Suisse compte enfin un nouveau conseiller fédéral tessinois. Italophone. Mais pas italien: le candidat de 56 ans – naturalisé en 1976 alors qu’il avait 15 ans – a décidé en août de se défausser de son passeport transalpin. Rien n’empêche pourtant un binational d’accéder à la plus haute fonction politique du pays, mais le thème s’était imposé pendant la campagne. En toile de fond, la crainte qu’un conseiller fédéral binational puisse être tiraillé entre des intérêts différents voire antagonistes. Que sa loyauté ne soit pas totale. Le Genevois Pierre Maudet avait lui aussi indiqué qu’il serait prêt à renoncer à sa nationalité française s’il était élu.

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Le sport, lui, ne reconnaît pas la double nationalité. Arrivé à un certain âge ou à un certain niveau, l’athlète binational doit choisir quel pays représenter lors des compétitions officielles. Cela peut être un dilemme, mais lorsqu’il est tranché, le retour en arrière n’est plus possible. Un nom, un drapeau. Le grand public ne se soucie alors plus de savoir si un champion possède, dans le tiroir de sa table de nuit, un second passeport. C’est pourtant le cas de beaucoup de champions comme d’un Suisse de plus de 15 ans sur six (soit 873 000 citoyens). Le sport suisse doit beaucoup à ses binationaux.

Une Coupe Davis germano-sud-africaine

Décembre 2014. Le pays vibre, uni comme rarement, derrière l’équipe de Suisse de Coupe Davis qui remporte le Saladier d’argent pour la toute première fois. Deux hommes terrassent la France sur la terre battue de Lille: Roger Federer et Stan Wawrinka. Le premier symbolise la qualité suisse autant que la haute horlogerie, le fromage et le chocolat; il tient pourtant de sa mère Lynette un passeport sud-africain. Le second incarne ces campagnes romandes où l’on n’obtient rien sans la sueur de son front; mais il doit à son père Wolfram la nationalité allemande.

Comme ses deux icônes, le tennis national de haut niveau répond d’origines variées. Martina Hingis et Belinda Bencic possèdent des passeports slovaques. Les parents de Timea Bacsinszky sont Hongrois. Ce sont des joueuses et des joueurs binationaux qui ont inoculé la passion du tennis à tout un pays, et qui l’entretiennent. Une filière tchèque a également abreuvé nos courts (Jakob Hlasek, Michel Kratochvil, George Bastl), comme d’autres terrains de sport (le hockeyeur Mark Bastl, les basketteurs Harold Mrazek et Patrick Koller).

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Répartition irrégulière

Dans le sport d’élite, les athlètes issus de l’immigration sont répartis de manière irrégulière entre les différentes disciplines. Aux Jeux olympiques de Sotchi, le snowboarder Iouri Podladtchikov a offert à la Suisse une de ses six médailles d’or (après avoir défendu sa Russie d’origine jusqu’en 2007) mais les binationaux sont rares dans les sports d’hiver, de tradition typiquement helvétique. Ils se distinguent par contre dans des spécialités plus universelles comme l’athlétisme (Kariem Hussein, Sarah Atcho, Mujinga Kambundji…), la gymnastique (Donghua Li, champion olympique en 1996) ou le basketball (Thabo Sefolosha se présente toujours comme le premier Suisse en NBA). Et c’est bien sûr sur les terrains de football qu’ils sont le plus nombreux.

Le phénomène existe dans tous les pays occidentaux sujets à des vagues migratoires. La Suisse n’échappe pas à la règle. Avant-hier, elle a vu venir à elle les Italiens, les Portugais, les Espagnols. Hier, les ressortissants d’ex-Yougoslavie. Aujourd’hui et demain, ceux d’Afrique subsaharienne. Tous arrivent avec la passion du ballon rond et la conviction qu’elle constitue un moyen de réussir. Tous contribuent à modeler le visage métissé du football helvétique.

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La Nati reste actuellement sur une série totalement inédite de neuf victoires consécutives. Elle figure dans le top 10 du classement mondial tenu par la FIFA. Tout cela avec un effectif qui n’a jamais brassé autant d’origines différentes. Lors des dernières rencontres, 14 des 23 joueurs que le sélectionneur (binational) Vladimir Petkovic a convoqués étaient binationaux. A moitié Nigérian (Akanji), Ivoirien (Djourou), Camerounais (Moubandje), Chilien (Rodriguez), Turc (Derdiyok), Portugais (Edimilson Fernandes), Cap-Verdien (Gelson Fernandes), Bosnien (Seferovic), Congolais (Zakaria), Macédoniens (Dzemaili, Mehmedi) et Kosovars (Behrami, Shaqiri, Xhaka). Ils ont porté l’équipe de Suisse vers des sommets qu’elle n’avait jamais atteints.

Choix rationnel

Avant eux, de nombreux binationaux avaient choisi de défendre les couleurs de la Suisse. Tranquillo Barnetta, Diego Benaglio, Fabio Coltorti, Ciriaco Sforza auraient pu se tourner vers l’Italie. Kubilay Türkyilmaz, Gökhan Inler, Murat et Hakan Yakin vers la Turquie. Ils ont pourtant tranché en faveur de leur pays d’accueil. Johan Djourou se sent «100% Suisse et 100% Ivoirien», mais n’a jamais hésité, «par respect de tout ce qui a été fait pour moi en Suisse». Pour Laurent Prince, directeur technique de l’Association suisse de football, la majeure partie des joueurs concernés réfléchissent ainsi: «Un jeune accueilli en Suisse, formé en Suisse et qui a le potentiel de jouer pour l’équipe de Suisse fera ce choix-là.»

Bien sûr, quelques-uns ont préféré porter les couleurs de leur pays d’origine. Les Italiens Roberto Di Matteo et Massimo Gottardi. Le Serbe Zdravko Kuzmanovic. Les Croates Ivan Rakitic et Mladen Petric. Souvent, le choix s’opère de manière très rationnelle: le footballeur décide d’opter pour la nationalité sportive la plus prestigieuse qui lui offre l’opportunité de jouer sur la scène internationale. L’illustration fut flagrante lors du match entre la Suisse et l’Albanie à l’Euro. Côté suisse, six joueurs possédaient un passeport albanais. Côté albanais, sept joueurs possédaient un passeport suisse. Mais aucun de ceux-ci – à l’exception peut-être du capitaine Lorik Cana – n’aurait été convoqué par la Suisse s’il l’avait choisie…

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Lors de ce match, aucun conflit de loyauté n’est apparu. Xherdan Shaqiri a botté le corner à l’origine du seul but de la rencontre. Quelques mois plus tard, lorsque la nouvellement créée sélection du Kosovo cherchait à «recruter» ses ressortissants, tous ceux qui avaient déjà porté le maillot de la Nati ont décliné la possibilité.

«Je suis les deux»

Cela n’empêche pas les doutes, les questions, les polémiques. Quitte à agacer les principaux intéressés, circonspects qu’il leur soit demandé de se justifier. Le champion de MMA Volkan Oezdemir porte fièrement les couleurs de la Suisse mais certains remettent néanmoins en cause son attachement au pays du simple fait d’un nom à consonance turque. «Je ne me pose pas la question de savoir si je me sens plus Suisse ou plus Congolais. Je suis les deux», nous disait en toute simplicité le gardien de football Joël Kiassumbua il y a quelques mois.

Avant de rejoindre la sélection du pays de son père, il avait été sacré champion du monde des moins de 17 ans avec l’équipe de Suisse. Une bande de gamins pour bonne part à moitié Africains ou Balkaniques dont la fierté de gagner sous le maillot rouge à croix blanche irradiait le pays, au moment même – ironie de l’histoire – où celui-ci se déchirait autour de la question de l’interdiction des minarets. La Suisse doit bien des victoires à ses binationaux. La preuve qu’une intégration harmonieuse est possible n’est pas la moindre d’entre elles.

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