A Saint-Moritz, peu importe ce qu’il se passe sur la piste de la Corviglia, il y a une médaille d’or qui n’échappera pas à la Suisse: celle de la réalisation des courses pour la télévision.

Facile, pourrait-on dire: la SRG SSR est seule sur le coup; les diffuseurs du monde entier n’ont d’autre choix que de récupérer les images «swiss made». Mais en ski comme dans l’horlogerie, le label est gage de qualité. Pour les Jeux Olympiques de Turin en 2006, de Vancouver en 2010 et de Sotchi en 2014, la réalisation des épreuves de ski alpin avait été confiée à la télévision suisse. Rien n’est encore officiel, mais il pourrait bien en être de même en 2018 à Pyeongchang, en Corée du Sud. L’expertise helvétique est certifiée par le CIO.

Dans l'ombre, les techniciens

Il n’est pas question ici du travail des commentateurs ou des journalistes, mais de celui, dans l’ombre, des techniciens. Des cadreurs aux preneurs de son, de ceux qui posent les câbles à ceux qui sélectionnent les images à diffuser au ralenti. Ils n’auront jamais l’honneur d’apparaître à l’écran, mais détiennent un savoir-faire unique qu’ils peaufinent lors de chaque épreuve de Coupe du monde en Suisse. Et chaque année, c’est à Wengen qu’il est le mieux mis en valeur. «C’est là qu’est née la légende», soutient Massimo Lorenzi.

Le responsable des sports de la RTS avoue son émerveillement lorsqu’il a découvert, pour la première fois, le dispositif nécessaire au suivi des épreuves du Lauberhorn. «C’est dans ce contexte que l’on comprend que la télévision ne se résume pas à la tête du présentateur ou à l’analyse du journaliste. C’est avant tout un média technique d’une grande complexité. Franchement, c’est quelque chose à découvrir dans une vie.» Pour mieux comprendre le minutieux labeur qui se cache derrière les belles images de Lara Gut ou Beat Feuz, Le Temps a accepté l’invitation de la SSR, en janvier dernier, en marge du combiné alpin et de la descente, malheureusement annulée.

Avec le chef de projet

Pour une première forte impression, direction la piste mythique du Lauberhorn avec René Salvini, chef de projet technique depuis huit ans. Pour filmer la descente, les équipes de télévision installent 24 caméras. Certaines au ras de la neige, d’autres surélevées sur des tours dressées à même la pente. Ce matin-là, la tempête rend tout recourt à un hélicoptère impossible. « Nous montons et nous descendons le matériel à l’aide des télésièges, explique notre guide. Tous les cameramen sont obligés d’être de bons skieurs. » Ils doivent aussi faire preuve d’une sacrée résistance au froid pour tenir leur poste quelles que soient les conditions.

Le Lauberhorn présente un double défi technique. D’abord, ses 4,455 kilomètres en font la piste de descente la plus longue du monde. Ensuite, il est très difficile d’y accéder depuis Wengen, une station sans voiture. Par le passé, le travail d’installation des câbles le long du tracé était titanesque. Aujourd’hui, un réseau de fibre optique fixe reliant tous les sites majeurs a été intégré à la montagne et les différents techniciens n’ont plus qu’à y connecter leur matériel.

Dans le Zielhaus

Arrivé en bas de la piste, on rejoint le Zielhaus, la «maison d’arrivée». Dans ce grand bâtiment sont réunis les commentateurs présents sur place, des représentants de certains diffuseurs, mais surtout l’ensemble des personnes nécessaires à la production des images. «En tout, quelques 72 personnes s’occupent de la technique lors d’épreuves comme celle-ci», relève René Salvini. L’endroit évoque une fourmilière: le ballet est complexe mais la chorégraphie maîtrisée. «Les personnes clés sont les mêmes depuis des années, commente le chef de projet. Alors le système est certes compliqué, mais surtout très organisé, très fluide.»

Pour la télévision, ce qui se joue entre la piste et le Zielhaus, c’est la qualité de la matière première. Les images, le son. Pour assister à leur transformation en produit fini, il faut suivre les câbles de fibre optique qui serpentent les falaises de Wengen à Lauterbrunnen, au fond de la vallée. C’est là, près d’un entrepôt anonyme à des kilomètres de l’ambiance de la Coupe du monde, que le direct prend forme. Ils sont une vingtaine, répartis dans deux cars-régie.

Et voici le meilleur réalisateur du monde

Une véritable dream team, nous a-t-on expliqué, habituée à fonctionner ensemble des courses de ski à la Coupe Spengler en passant par les matches de Ligue des champions du FC Bâle. Son capitaine: Beni Giger, que beaucoup présentent comme le meilleur réalisateur de directs sportifs du monde. Le jeune quinqua rigole. «Non, non, je ne dirais jamais ça. Mais ce qui est sûr, c’est que toute l’équipe travaille dur pour faire du bon boulot. Nous sommes en Suisse, l’exigence de qualité est très haute. Mais on peut toujours faire mieux. Le jour où j’aurais réalisé la course parfaite, j’arrêterai net.»

Pendant le slalom du combiné, Beni Giger est installé les bras derrière la tête et pilote les opérations. «Caméra 2, maintenant! Bien joué.» Derrière lui, une armée de «slowmotion operators» sont chargés de scruter ce que filment tous les cameramen et de repérer des bonnes images à intercaler dans le direct. «Le but, c’est de sentir ce qu’il se passe et d’avoir la matière pour raconter une histoire, nous glisse l’un d’eux, avant de s’interrompre. Beni, on a des images incroyables avec la neige sur la Super Slow 2!» Cela pourrait partir dans tous les sens, mais là encore, les automatismes font la différence.

Un travail d'artisan

Dans l’autre car, un spécialiste des highlights, ces séquences qui compilent les plans les plus spectaculaires, peaufine les scénarios pour la descente en fonction des différents départs possibles. «L’intervalle entre les coureurs est moins long que le temps qu’il leur faut pour arriver en bas, alors on ne peut pas tout montrer de chaque athlète», explique-t-il. La télévision suisse en profite pour apposer sa griffe: elle diffuse le départ, puis «lâche» le skieur pendant la partie la moins intéressante du Lauberhorn, avant de le reprendre un peu plus loin. «La télévision autrichienne fonctionne différemment. Elle suit chaque athlète jusqu’au bout puis récupère le suivant où il se trouve.»

Ce jour-là, le Valaisan Justin Murisier remporte la manche de slalom du combiné. Pas une émotion ne transparaît dans la régie. Ce ne sont que des images de plus pour ces artisans, qui sculptent leur œuvre le geste sûr. Le dernier concurrent à l’arrivée, le capitaine félicite encore son équipe. Alors, Beni, tout s’est bien passé? «Oui, parfait», lance-t-il sobrement. Avant de se raviser: notre homme n’a en tout cas pas envie de changer de métier.


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