Faute d’une somme suffisante de compétitions incomparables à comparer, les Swiss Sports Awards n’inviteront pas le grand public à élire ses «athlètes de l’année» en 2020. Les responsables ont opté pour un numéro d’équilibrisme encore plus périlleux: désigner le sportif, la sportive, l’athlète paralympique, l’entraîneur et l’équipe de ces 70 dernières années – soit depuis 1950 et la première distinction du genre, décernée à Armin Scheurer (décathlon).

Dans la catégorie «équipe», il y a un peu de tout: du football (les M17 champions du monde), du hockey (la Nati médaillée d’argent aux Mondiaux), de l’olympisme (le quatre poids léger paré d’or en aviron à Rio), du sport féminin (le relais 4x100 mètres). Il y a aussi double dose de tennis (Stan et Roger aux JO, Roger et Stan en Coupe Davis), mais pas de ski. Bernhard Russi, Pirmin Zurbriggen, Erika Hess et Vreni Schneider sont nommés à titre individuel, mais point de trace de la triomphante Schweizer Nationalmannschaft des Championnats du monde de Crans-Montana, en 1987.

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Cette année-là, entre le 27 janvier et le 8 février, les drapeaux rouges à croix blanche sont omniprésents dans les tribunes de la zone d’arrivée comme lors des cérémonies de remise des médailles. Les Suisses en amassent quatorze, un record, dont huit en or sur dix possibles. Ils sont trois hommes (Pirmin Zurbriggen, Peter Müller, Karl Alpiger) et quatre femmes (Maria Walliser, Erika Hess, Vreni Schneider, Michela Figini) à unir leurs efforts pour écraser le tableau des nations.

Un ciment national

Ils auraient pu être plus nombreux encore: la descente masculine se termine en quadruplé, Joël Gaspoz chute à quatre portes de l’arrivée d’un géant qui lui semblait promis, et puis il y a celles et ceux qui ne skient même pas en raison de la concurrence interne. «Moi, par exemple, je n’ai pas pu disputer le géant car j’ai terminé quatrième de la course de sélection», se remémore Erika Hess, qui avait pourtant gagné le globe de cristal de la spécialité quelques années plus tôt.

Sur place, les journalistes appréhendent vite l’événement comme une longue démonstration de force du pays hôte: chaque nouvelle médaille est reçue comme une part d’un butin global. Les spectateurs, eux, en viennent presque à regretter le manque de suspense, en mode «… et à la fin, c’est la Suisse qui gagne». Au bout du compte, on retient l’exploit du groupe, qui pose fièrement réuni sous le soleil du Haut-Plateau. Et ceci ne serait pas une équipe?

«Non, ce n’était clairement pas une équipe», tranche Florian Müller, qui vient d’achever avec Pierre Morath le film Crans-Montana, 1987, l’épopée des héros. Pour le journaliste, «la Suisse vivait une époque particulière où elle se questionnait sur son identité, notamment en vue d’une éventuelle adhésion à l’Union européenne». Ce qui s’est passé en Valais a «servi de ciment national, et aujourd’hui on retient vraiment les aspects collectifs du triomphe», mais les bons résultats tenaient pourtant, avant tout, de «la somme de performances individuelles».

Amitiés et rivalités

On dit du cyclisme qu’il est un sport d’équipe qui se pratique en individuel: la préparation se fait chacun chez soi, puis les forces sont mises en commun et les rôles répartis au moment de la course, le prestige de la victoire du leader rejaillissant (un peu) sur ses camarades. C’est tout l’inverse en ski alpin, un sport individuel qui se pratique en équipe.

«Les athlètes vivent ensemble, dans les mêmes hôtels, parfois la même chambre, à faire les mêmes déplacements, les mêmes entraînements, et à recevoir des conseils des mêmes coachs», détaille Erika Hess. Mais au «tous ensemble» du quotidien succède le «chacun pour soi» de la compétition. Médaillée d’or du slalom et du combiné à Crans-Montana, elle dit qu’elle avait «plus d’amitiés que de rivalités» avec les autres Suissesses. Mais en course, elle voulait skier plus vit que «la collègue» et, quand ce n’était pas le cas, «ça piquait un peu».

Cette concurrence au sein même de l’équipe de Suisse a sans doute contribué au succès des différentes individualités. Aujourd’hui, Maria Walliser et Michela Figini (respectivement première et deuxième de la descente et du super-G) nuancent leur antagonisme, passablement romancé par les observateurs comme le match de la Suisse alémanique versus le Tessin, du travail versus le talent, de l’ouverture aux autres versus la méfiance… Mais l’affaire avait sa part de vérité: les performances de l’une empêchaient l’autre de se reposer d’autant plus que les deux avaient tout loisir de s’observer au quotidien.

Une telle émulation n’est-elle pas la marque d’une véritable équipe? Toujours pas. Chaque footballeur rêve d’inscrire le but décisif d’une finale, mais quand Eder offre l’Euro 2016 au Portugal, tous ses coéquipiers sont fous de joie. Revoir les images de la descente féminine de Crans-Montana, quand Figini comprend que Walliser va lui passer devant au classement, permet de saisir toute la différence… «Je voulais gagner, dit la Tessinoise dans le documentaire du duo Morath-Müller. Que ce soit Maria ou une athlète d’un autre pays devant moi, cela ne changeait rien à ma désillusion.»

«Les Suisses» plus que «la Suisse»

Il faut aussi beaucoup de recul pour interpréter le sacre de Peter Müller en descente comme une contribution à un magot commun: le Zurichois avait été mal accueilli dans le groupe, parce que citadin, parce que flanqué d’un caractère difficile, parce que différent des autres, et il a mené une carrière d’éternel deuxième façon Poulidor des neiges. Sa victoire à Crans-Montana tenait davantage de la revanche personnelle prise sur ses compatriotes que du service à la patrie.

Durant tout l’événement, Jacques Deschenaux commente les courses pour la télévision romande. «Bien sûr qu’avec l’accumulation des médailles, nous avons été fiers du ski suisse. Mais je crois que nous disions quand même «les Suisses» plus que «la Suisse». La nuance est importante, car ce dont nous parlions vraiment, c’étaient les histoires individuelles. En football, on peut bien insister sur les deux pénaltys arrêtés par Yann Sommer contre l’Espagne, il n’empêche que la Suisse n’a pas gagné et c’est ça qui compte. En ski, ce sont les performances des uns et des autres qui restent, pas le décompte des médailles par nation.»

Difficile tout de même d’ignorer certaines logiques collectives. Dans le film Crans-Montana, 1987, l’épopée des héros, Pirmin Zurbriggen affirme qu’il n’aurait jamais accompli ce qu’il a accompli sans la complicité de son concurrent-coéquipier Joël Gaspoz. Erika Hess soutient que «les bons résultats des uns ont nourri ceux des autres, car plus les médailles s’accumulaient pour la Suisse et plus la pression de l’entourage se relâchait pour laisser les athlètes tranquilles». Aujourd’hui, la quintuple championne du monde a encore beaucoup de plaisir à revoir ses anciennes camarades, qu’elle côtoyait à une certaine époque «plus que [sa] propre famille», tant elles ont vécu de choses ensemble.

Alors, d’accord, ceci n’est pas une équipe. Mais cela y ressemble quand même drôlement.


A voir

Une cérémonie Les Swiss Sports Awards seront remis lors d’une cérémonie diffusée en direct depuis Zurich dimanche à 20h05 sur RTS 2.

Un documentaire Le film Crans-Montana, 1987, l’épopée des héros (par Pierre Morath et Florian Müller), qui retrace les deux semaines des Mondiaux avec des images d’archives et des interviews réalisées de nos jours, sera dévoilé le 20 décembre à 20h50 sur RTS 2.