Il y a eu l’émotion tiède d’une victoire étriquée contre le Cameroun (1-0). Et puis, ensuite, le sentiment étrange d’avoir opposé une résistance farouche mais vaine lors de la défaite contre le Brésil (0-1). Rien de bien exaltant. Mais vendredi, au stade 974 de Doha, l’équipe de Suisse a conclu son premier tour de Coupe du monde sur une pure décharge d’adrénaline. Plus offensive, plus déterminée, elle a battu une belle équipe de Serbie au terme d’un match complètement fou (3-2), qu'elle a pris par le bon bout en ouvrant le score rapidement, avant d’encaisser deux buts serbes coup sur coup, puis finalement se rétablir sur deux actions collectives de grande classe. Surtout, elle a composté son billet pour les huitièmes de finale du tournoi, où elle rencontrera le Portugal mardi.

Lire aussi: Murat Yakin, portrait d'un joueur d’échecs

Ces qualifications deviendraient presque une habitude. L’équipe de Suisse a participé à toutes les éditions de la Coupe du monde depuis 2006, et elle ne s’est arrêtée au premier tour qu’en Afrique du Sud (2010). Au Qatar, elle s’invite dans le tableau à élimination directe pour la troisième fois consécutive, après avoir été sortie en huitièmes de finale par l’Argentine en 2014 et par la Suède en 2018, les deux fois sur le score minimal de 1-0.

Pour donner la pleine mesure de sa bonne série en cours, il s’agit d’ajouter qu’elle a aussi passé le premier tour de l’Euro 2016 (élimination aux tirs au but contre la Pologne) et qu’elle s’est même hissée en quarts de finale de l’édition suivante, en 2021, s’inclinant contre l’Espagne, encore aux tirs au but, après avoir sorti la France lors d’un match qui reste dans toutes les mémoires.

Double coup dur surmontable

Vu cet historique récent, il est bien sûr difficile de crier à l’exploit pour l’instant: cela viendra peut-être plus tard dans l’aventure. «Mais passer le premier tour d’une Coupe du monde, surtout dans un groupe aussi difficile que celui-ci, reste une performance remarquable», insistait Murat Yakin jeudi en conférence de presse. Cela l’est d’autant plus vu le contexte de ce dernier match où, finalement, la thématique de l’aigle bicéphale, réminiscence de la rencontre de la Suisse et de la Serbie en 2018, a été éclipsée par les inquiétudes liées à la santé des joueurs.

Lire aussi: En Suisse romande, le match Serbie-Suisse ravive des tensions

A Doha, la tension s’installe dans l’esprit des supporters dès 16h47, heure locale, quand Blick annonce que le gardien Yann Sommer et le défenseur Nico Elvedi ne pourront pas tenir leurs places, victimes d’un refroidissement 36 heures plus tôt et insuffisamment remis.

Ces forfaits sont évidemment un choc pour celui qui lit la nouvelle. Mais il faut bien se dire qu’au sein de l’équipe, elle n’est pas tombée d’un coup, comme ça, à cinq heures du coup d’envoi. Murat Yakin a commencé à cogiter dès l’instant où il a appris que ses deux titulaires avaient mal dormi la nuit de mercredi à jeudi. Leur absence était sans doute actée dès le matin du match décisif. Et puis les remplaçants désignés, Gregor Kobel au but et Fabian Schär en défense, vivent une excellente saison au Borussia Dortmund et à Newcastle. Le double coup dur paraît surmontable pour la Nati.

Et soudain c’est le drame

Pendant ce temps, dans le groupe H, la Corée du Sud surprend le Portugal (2-1) et arrache sa qualification pour les huitièmes de finale au grand dam de l’Uruguay, vainqueur 2-0 du Ghana, qui termine dernier. Deux heures avant d’entrer en scène, Suisses et Serbes sont fixés: les vainqueurs du soir défieront Cristiano Ronaldo et ses coéquipiers le mardi 6 décembre.

Les deux sélectionneurs avaient promis une approche offensive. Il est clair dès le coup d’envoi qu’ils n’avaient pas bluffé. Après 20 secondes de jeu, Breel Embolo a le 1-0 au bout du soulier, mais seul à cinq mètres, il ne peut éviter le grand gabarit de Vanja Milinkovic-Savic. Le match est lancé sans round d’observation.

Lire également: Avant Suisse-Serbie, le survol de l’aigle bicéphale

La première mi-temps est complètement folle. Xherdan Shaqiri ouvre la marque sur l’un de ses premiers ballons, d’une frappe sèche déviée. L’aigle bicéphale ne s’invite pas dans la célébration de son cinquième but en onze matchs de Coupe du monde - un sacré ratio. La Nati prend de la marge sur le nul qui lui suffirait, mais la Serbie renverse la situation en moins de dix minutes grâce à ses deux attaquants, Aleksandar Mitrovic (26e) et Dusan Vlahovic (35e). Deux buts consécutifs à des pertes de balle franchement évitables. Soudain, le début de match parfait vire à la gabegie…

La bagarre menace

Mais la Nati ne panique pas et remet l’ouvrage sur le métier. Elle reprend l’avantage grâce à deux actions collectives merveilleuses, la première conclue par Breel Embolo sur un service de Silvan Widmer, la seconde parachevée par Remo Freuler sur une déviation délicieuse de Ruben Vargas. La tension est palpable mais dans ces moments, le football de l’équipe de Suisse respire la joie.

Les esprits s’échauffent autour d’un penalty dont les Serbes s’estiment privés. Les remplaçants jaillissent du banc, certains jusque sur le terrain. Scène étrange où Xherdan Shaqiri s’approche d’eux pour les appeler au calme. Quelques minutes plus tard, c’est lui qui s’énerve quand Murat Yakin décide de le remplacer.

Lire aussi: Il a immortalisé l’aigle bicéphale lors du Suisse-Serbie du Mondial 2018

Petit à petit, la Nati bascule de l’action à la gestion. Elle précipite moins ses envies offensives, elle renonce à la profondeur. C’est l’acide lactique qui commence à raidir les muscles, c’est aussi la retenue de se lancer dans un quitte ou double. La Serbie, elle non plus, n’a plus été dangereuse depuis un bon bout de temps. Les hommes de Dragan Stojkovic ont du coeur, mais il y a quelque chose dans l’animation qui laisse penser que leurs espoirs en ont pris un coup.

Les efforts sont moins coordonnés. La Nati, elle, ne précipite plus rien. Même lorsque Breel Embolo parvient à garder un ballon en zone offensive, il revient vite à la maison. Le calme est d’apparence. Dans les arrêts de jeu, la bagarre menace. L’adrénaline mettra longtemps à retomber.