Rugby

«La Suisse me rappelle un peu l’Afrique du Sud»

Né au Cap, ancien international français, Eric Melville est l’un des deux nouveaux sélectionneurs de l’équipe de Suisse. Rencontre, avant d’affronter la Moldavie à Yverdon dans le cadre du Trophée européen

Le ciel d’Yverdon-les-Bains est lourd en ce vendredi matin, quand les joueurs de l’équipe de Suisse de rugby sortent de la cabane du club local pour le premier de leurs deux entraînements de la journée. Quelques heures auparavant, le kiné du groupe a sauté le petit-déj’. Il doit régler son amende: une chanson, qu’il entonne de bon cœur au milieu du groupe. Applaudissements, rires.

A la veille de son deuxième match dans le cadre du Trophée européen (la troisième division continentale), ce samedi à 15 heures au Stade municipal d’Yverdon, la sélection nationale a le moral. La Moldavie paraît plus abordable que le Portugal, qui l’a battue 28-10 la semaine dernière. Et puis le message des deux entraîneurs en place depuis un mois, Olivier Nier et Eric Melville, passe bien.

«Ils sont complémentaires. Olivier est un vrai théoricien du rugby, très pointu sur le jeu, très exigeant, commente le directeur technique national, Sébastien Dupoux. Et la force d’Eric, c’est l’humain.» Son vécu au plus haut niveau impose le respect et son parcours interpelle: né au Cap, en Afrique du Sud, il compte six sélections en équipe de… France. Au rendez-vous dans un café de Grandson, le colosse de près de deux mètres a la poignée de main ferme et le contact agréable.

Le Temps: Que saviez-vous du rugby suisse avant de devenir sélectionneur?

Eric Melville: Rien du tout! (Rires) Quand j’en parle à mes amis sud-africains, ils me disent qu’ils ignoraient que la Suisse avait une équipe de rugby.

– Et alors, quelles sont vos premières impressions?

– Je me sens bien dans votre pays. Les gens sont gentils, plus calmes qu’en France il me semble. Courtois, aussi, je le vois à leur façon de conduire! Par bien des aspects, cela me rappelle l’Afrique du Sud, que j’ai quittée il y a bien longtemps. Chaque chose est à sa place, la discipline règne, le respect. Ce sont des valeurs qui parlent à un rugbyman!

– La Suisse n’est pas une grande nation du rugby…

– Non, mais je suis agréablement surpris par l’équipe, notamment au niveau de l’état d’esprit. C’est la base. On peut perdre avec un bon état d’esprit, mais on ne peut pas gagner sans. Après, d’un point de vue technique, il y a de gros écarts de niveau entre les joueurs de la sélection, ceux qui sont professionnels en France et les autres…

– Pourquoi avoir accepté ce poste?

– Je connais mon co-sélectionneur Olivier Nier depuis longtemps, nous avons échangé au fil du temps beaucoup d’idées et nous avions envie de travailler ensemble une fois. Cela a failli se faire à Toulon et puis finalement non. Là, l’occasion s’est présentée et nous n’avons pas hésité. C’est un challenge. A nous de voir si nous pouvons faire progresser cette équipe. Mais vous savez, quel que soit le niveau, ce qui est intéressant, c’est l’expérience humaine. Sans ça, le défi sportif ne vaut rien.

– Comment se partage-t-on les tâches à deux sélectionneurs?

– En réalité, nous ne sommes même pas seuls. Nous nous appuyons beaucoup sur les connaissances du terrain de Sébastien Dupoux [directeur technique national] et Mathieu Guyou [manager, ancien international suisse]. Nous n’avons pas encore eu l’occasion d’aller voir des matches de nos joueurs, alors nous avons besoin de relais. Là, c’est le deuxième vrai rassemblement, les choses se mettent en place. Mais j’ai envie de connaître davantage les joueurs. Quels boulots font-ils? Qu’est-ce qui les intéresse dans la vie? Il faut de l’échange. Les joueurs ne sont pas des numéros.

– Vous êtes d’origine sud-africaine et naturalisé Français. De quel côté penche votre cœur?

– Je me sens Français, sans renier mes racines. J’ai passé plus de temps en France qu’en Afrique du Sud. Au départ, je suis arrivé pour jouer une saison de rugby et rentrer. Finalement, je suis resté plus longtemps que prévu. Un jour, nous avons décidé avec ma femme de retourner vivre en Afrique du Sud et quand nous avons dit à nos enfants, nés en France, que nous rentrions dans «notre» pays, ils nous ont répondu: «Votre pays. Nous, nous quittons le nôtre.» Cela m’a beaucoup touché. Et puis, une fois de retour en Afrique du Sud, j’ai eu l’opportunité de devenir manager de Toulon. Alors, nous avons vraiment été face à un choix. Et nous avons fait celui de la France. Définitivement.

– Pourquoi?

– L’Afrique du Sud avait beaucoup changé et nous aussi. Nous étions devenus plus ouverts d’esprit. Et en France, la sécurité est bien meilleure. Nous n’étions plus forcément prêts à vivre au quotidien avec les crimes, les incidents, à nous barricader derrière des fils électriques. Aujourd’hui, nous sommes tous contents d’habiter à Toulon.

– L’Afrique du Sud ne vous manque pas?

– Ma famille me manque. C’est tout. Nous sommes tellement bien en France.

– Le rugby suisse se nourrit de sa proximité avec la France. Servette y dispute son championnat, de nombreux internationaux sont de nationalité française, uniquement reliés à la Suisse par un parent ou un grand-parent…

– C’est la même chose que quand un joueur comme Johnny Wilkinson vient évoluer dans une équipe pro française: cela aide, cela inspire les autres joueurs. Bien sûr, c’est particulier quand on parle de l’équipe nationale. Vous savez, j’ai été dans cette situation: un Sud-Africain d’origine en équipe de France. En termes d’identification, c’est particulier. Il faut mettre l’accent sur ce que le maillot représente. Le porter, c’est un grand honneur.

– Vous avez joué au plus haut niveau. Qu’est-ce qui en sépare la Suisse?

– Essentiellement le manque de pratiquants. Il faut que la base de la pyramide soit plus large pour qu’émergent d’excellents joueurs. C’est un travail de fond, sur le long terme, pas quelque chose qu’on règle en deux stages avec l’équipe nationale. Nous sommes arrivés avec l’idée de développer ce qui existe, pas de tout chambouler. Petit à petit, Olivier et moi imprimerons notre patte à l’équipe.

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