Le Temps: Vous vivez en Suisse depuis quarante ans. Y avez-vous pris goût?

Jean-Claude Killy: J'y retrouve mes valeurs. Je ne suis pas un homme des villes. En plus, j'y ai des attaches, la moitié de ma famille vient de Saint-Aubin. Ma grand-mère est une Zurcher. On ne fait pas plus suisse.

– La mentalité y est différente par rapport à la France…

– Cela me convient très bien. Je ne suis pas un flambeur. Ni un homme public, malgré les apparences. Le Suisse est très respectueux de la sphère privée, ce que j'apprécie. Et je reste fasciné, en tant que montagnard, par la beauté des paysages. Lorsque vous allez au bout de la vallée de Conches… Je ne suis pas sûr qu'il y ait plus grandiose que ça. Et puis il y a encore un rythme – que l'on retrouve moins à Genève que dans le reste de la Suisse –, qui est pour moi une décence vis-à-vis de l'existence. Je vis avec une Suissesse depuis longtemps. Elle a un mode de vie qui n'est pas celui d'un Français. Et je trouve ça très bien.

– Estimez-vous que la Suisse devrait déposer une nouvelle candidature aux JO?

– Je suis sidéré qu'il n'y ait pas eu une candidature de Sion immédiatement après 2006. Pour garder un pied dans l'olympisme. Une candidature pas forcément «light», puisque la règle du tournus des continents n'est pas une règle écrite. Le CIO doit des Jeux à la Suisse. J'avais œuvré à l'époque pour Sion. Nous avons échoué et je suis triste qu'il n'y ait pas eu de suite. Parce qu'un pays qui rayonne dans le monde entier se doit d'avoir des projets de ce type. Des projets décents. Notamment financièrement. Aujourd'hui, l'olympisme contribue largement aux coûts de l'organisation des JO. Il ne faut pas avoir peur. Le dossier de Sion était très respecté – ce n'est pas sur sa valeur qu'il a été refusé – il fallait donc le poursuivre avec la même proposition. Mais la déception fut telle qu'ils se sont dégonflés, au sens propre du terme. Les Suisses ont la capacité d'organiser des JO magnifiques à moindre coût. C'est un vrai encouragement à l'égard de l'esprit d'entreprise de ce pays, qu'il faudrait réveiller un petit peu.

– Quel a été votre plus beau souvenir de champion de ski?

– Mon titre aux Championnats du monde de Portillo. Parce que c'était ma première grande victoire internationale, en tant que non favori. Cela a été un choc que vous n'imaginez même pas, et qui m'a permis d'arriver plus serein aux JO.

– Quelle activité vous a le plus enrichi humainement?

– Ce qui m'a le plus marqué, en dehors de mes sept années avec l'équipe de France de ski, c'est de démarrer, en décembre 1981, avec Michel Barnier et deux «folos», un projet olympique (ndlr: Albertville 1992) qui nous a fait diriger 25 000 personnes onze ans après. Puis nous retrouver à nouveau à quatre dans un bureau quand les Jeux furent terminés. Ce fut un voyage somptueux dans l'olympisme. Ça vaut probablement une ou deux médailles d'or.