On s’attendait à rencontrer des réfugiés et nous avons découvert des athlètes. Avec le recul, avoir imaginé autre chose était bête. Notre seule excuse est que, au départ, ce n’était pas une véritable attente, seulement une vague construction hâtivement érigée sur des préjugés. En partant à la rencontre de cinq sportifs réfugiés en Suisse, membres du programme olympique du CIO, nous imaginions trouver des gens dans la peine et la souffrance. Des victimes.

De Genève à Winterthour, de l’Emmental à la Riviera, ce ne fut au contraire qu’une succession de rencontres lumineuses. Bien sûr, les sourires dignes, les regards gênés et quelques silences évocateurs suffisent à laisser deviner des histoires douloureuses et un passé parfois encore à vif. Mais s’il y eut des «blancs» dans le récit, il y eut surtout de la force, des rires, de la chaleur et de l’espoir. Une énergie. De la vie. Ils nous ont quelques fois fait honte, tant leur français est châtié et leur Schwyzerdütsch maîtrisé, mais pitié, jamais.

La guerre et le covid m’ont volé mes meilleures années

Badreddin Wais, cycliste syrien

Plusieurs ont réchappé de ces bateaux surchargés traversant la Méditerranée. Ils ont été ces migrants anonymes, arrivés d’Italie, de Grèce ou de Turquie. Aujourd’hui, aucun ne passe inaperçu. A l’heure du déjeuner dans le parc des Evaux, à Onex, la foulée gracile et ouatée de Tesfay Felfele, le marathonien érythréen, tranche avec le pas lourd et suant des forçats du bien-être. Dans les petits villages assoupis de l’Emmental, le vélo futuriste de Badreddin Wais, le cycliste syrien, glisse comme un souffle entre une ferme joufflue et un élevage couinant de porcs. L’air déplacé brasse l’odeur âcre du lisier et provoque un son tubulaire qui attire les enfants, sur la pointe des pieds, à la fenêtre.

Le stand au bout du couloir

Sur les hauts de Lausanne, au Centre mondial de tir à l’arc, l’apparition de Solomon Luna est quasi lunaire. Calme olympien et démarche de robot, l’Erythréenne pratique le tir à la carabine dans une coursive, au bout d’un couloir. Engoncée dans une combinaison rigide, elle est portée par son vêtement plus qu’elle ne le porte. Pour la délester de son carcan, son ami Jonas abandonne pour un instant leur fils, qui gazouille en barboteuse. A Winterthour, les petits et quelques grandes n’ont d’yeux que pour le beau Ehsan. L’Iranien a des yeux de biche et des mains de pianiste, mais c’est un farouche combattant de taekwondo. A Montreux, Habtom Amaniel est un éclair d’énergie positive sous un ciel d’orage. Lui aussi vient d’Erythrée, lui aussi pratique la course à pied, mais sur le demi-fond (1500 m et 3000 m).

En Suisse, tous les amateurs de course à pied connaissent le cas Tesfaye Eticha, marathonien d’origine éthiopienne, arrivé en Suisse en 1998 en voiture, qui gagna tout ce qu’il était possible de gagner en Suisse (7 victoires au Marathon de Lausanne, 3 à Genève, 2 à Zurich) mais ne put jamais participer à des grandes compétitions internationales. Lorsqu’il obtint enfin, au bout du temps réglementaire, sa naturalisation en 2011, sa carrière était déjà finissante. La Suisse ne fait pas d’exception pour les champions, c’est comme ça.

En 2016: La petite nageuse syrienne devenue icône médiatique

Ses successeurs ont un espoir: l’équipe olympique des réfugiés, créée en 2015 par le Comité international olympique (CIO). Aux Jeux d’été de Rio, en 2016, ils étaient dix à défiler sous le drapeau olympique. Ils seront vraisemblablement plus du double cet été à Tokyo. Le 8 juin, le CIO choisira une vingtaine d’élus parmi les 56 boursiers du programme d’aide de la Solidarité olympique. Si deux critères sont clairs – un niveau sportif reconnu par une fédération internationale et un statut de réfugié délivré par un Etat –, les autres dépendront de l’équilibre des genres, des sports, des pays d’origine ainsi que du nombre de places.

Ils sont six athlètes réfugiés membres du programme olympique à vivre actuellement en Suisse. Une, tireuse à la carabine, a préféré ne pas apparaître. Nous avons rencontré les cinq autres sur leurs lieux d’entraînement. Il en ressort quelques similitudes, mais aussi une grande diversité de situations.

Rattraper le temps perdu

Pour Solomon Luna (27 ans), la Suisse fut une chance. Arrivée à Lausanne en 2015, elle n’aurait jamais découvert ce qu’elle nomme le «tirsportif» (comme s’il ne s’agissait que d’un seul mot) si elle n’avait demandé à son assistante sociale de faire une activité, «n’importe laquelle». En Erythrée, elle n’avait fait qu’un peu de volley et de football à l’école, mais voulait absolument sortir de son ennui. Il se trouve que l’Italien Niccolo Campriani, triple champion olympique de tir et employé du CIO, venait juste de monter un programme pour mener des réfugiés aux Jeux. Luna figura parmi les 15 élèves retenus. Elle est l’une des trois rescapés, et a réussi il y a trois semaines en Allemagne un score tout proche des minima olympiques. «Au début, c’était très difficile. Mais au bout d’un mois, j’ai aimé le tir sportif.»

Son compatriote Habtom Amaniel était déjà un bon sportif. Mais c’est en Suisse qu’il est devenu un très bon coureur de demi-fond, d’abord avec Catherine Collomb, qui avait lancé un programme de course à pied pour occuper les migrants de l’EVAM, puis avec Cyril Gindre, qui lui fit comprendre que son avenir n’était pas dans les courses de longue distance. A 31 ans, Habtom a encore une marge de progression importante et découvre qu’il peut viser plus haut qu’écumer les courses pédestres populaires.

Badreddin Wais, 30 ans, tente de rattraper le temps perdu. «La guerre et le covid m’ont volé mes meilleures années», constate-t-il dans un demi-sourire. Installé à Hindelbank (BE), cet ancien grand espoir du cyclisme syrien, «le meilleur d’Asie avant la guerre», sillonne les routes de Suisse centrale au guidon de son vélo carbone ou au volant d’un break orné de son nom en grosses lettres et de photos de lui dans son exercice favori, le contre-la-montre. Badred

din est engagé par l’équipe Kuwait Pro Team et prépare le Tour d’Estonie, fin mai, une épreuve de l’UCI Europe Tour.

«Alep.» Souvent, il n’a qu’à donner sa ville d’origine et les gens opinent gravement. Il a fui la Syrie lorsqu’il a reçu sa convocation pour le service militaire, après avoir perdu tant d’amis. Il préfère parler de cyclisme, une passion familiale qui l’a poussé à rester aussi longtemps que possible dans son pays. «Je n’avais pas prévu de rester en Suisse. Je voulais aller en Belgique, le pays du cyclisme, ou aux Pays-Bas. J’étais à Athènes et je suis venu voir un ami de Damas réfugié à Lausanne. J’ai vu le lac. C’était beau, on m’a dit que c’était paisible, qu’ici j’avais une chance de voir ma demande acceptée.» Il se rend à Vallorbe, qui l’envoie à Saint-Gall, qui le place à Pfäffikon. «Ici, j’ai dû tout reprendre à zéro. Je n’avais pas de vélo, pas d’habits chauds pour m’entraîner l’hiver, je ne connaissais pas les routes, pas la langue.»

Tous les doigts cassés

Pour Ehsan Naghibzadeh (31 ans), aboutir en Suisse s’apparente à une épreuve de plus. Pour prendre la mesure du déracinement de ce natif de Kermanshah, dans le Kurdistan iranien, vice-champion du monde universitaire et champion d’Asie de taekwondo, il faudrait imaginer un roi de la lutte au caleçon exilé à Bornéo. «Lorsqu’il était en équipe d’Iran junior, il y avait plus de combattants de sa catégorie dans le cadre national qu’il n’y a de pratiquants dans toute la Suisse», résume son entraîneuse, Lisa Vogt. La Suisse n’avait aucun représentant masculin aux récents Championnats d’Europe.

A Grand Sports Academy, Industriestrasse à Winterthour, Ehsan a retrouvé une raison de s’entraîner après s’être mis à la musculation. «J’avais pris vingt kilos de muscles, sourit-il. J’ai dû les perdre pour redescendre à mon poids de forme [58 kg], lorsque j’ai eu mes papiers et pu reprendre mon sport.» La route est longue et douloureuse. Ce lundi soir, il revient d’une compétition en Allemagne, un bras en écharpe. Cela ne l’émeut guère: il s’est cassé le poignet six fois, et tous les doigts au moins une fois.

Les blessures de Tesfay Felfele (34 ans) semblent enfin derrière lui. En Suisse depuis 2007, cet Erythréen aux manières raffinées a d’abord subi le contrecoup d’un entraînement trop intensif (adducteurs, dos, bassin, genoux). Il en a profité pour apprendre le français et passer des diplômes, d’abord de masseur sportif, puis un apprentissage de vendeur en 2014 «avec 4,9 de moyenne», suivi d'un CFC en 2016. Titulaire d’un permis B depuis 2015, au chômage depuis 2018, il a décidé de se consacrer à fond au sport. «Je voulais vraiment tenter ma chance avec la course à pied.» Mais il est encore freiné par une infection, puis percuté par une voiture avant de véritablement pouvoir se lancer.

A relire: Des requérants dans le peloton

Au terme de sa première saison complète, marquée par le début de sa collaboration avec Tesfaye Eticha et un stage estival à Saint-Moritz, il réalise un chrono de 2h13 à Berlin qui lui permet aujourd’hui d’espérer une sélection pour Tokyo. Il renouerait ainsi le fil d’une histoire commencée dans un petit village, Weki, à 2400 m d’altitude et cinq kilomètres de l’école. Histoire classique de l’écolier doué, qui brille dans ses premières courses «avec des chaussures de football», se fait repérer, rejoint la capitale, Asmara, et décide à 14 ans de faire de la course à pied son métier.

Besoin d’un coup de pouce

Leçon à retenir: ces belles histoires ne s’écrivent pas toutes seules. Elles ont besoin d’un coup de pouce local. Les initiations de Catherine Collomb et Nicco Campriani pour Habtom Amaniel et Solomon Luna. Le soutien de Pierre Morath (qui l’employa dans son magasin de sport) et d’Olivier Unternaehrer, «qui m’a beaucoup aidé pour les papiers et mon dossier de bourse au CIO», pour Tesfay Felfele.

En roulant autour du lac de Zurich, Badreddin Wais a fait la connaissance de Luis. «Un ancien agent de voyages à la retraite, raconte-t-il. Il connaissait bien Alep. Quand il m’a vu mal équipé, les doigts gelés, il est revenu avec un gros sac d’habits de cyclisme. Puis il m’a fait découvrir la Suisse, les cols, on a fait beaucoup de sorties ensemble. Ce fut une grande chance de l’avoir rencontré.» Il remercie aussi la providence de lui avoir permis de rencontrer Tempo Sport, qui l’équipe en matériel à 100%. «Sans eux, ce serait trop cher pour moi.»

Tous témoignent d’une grande volonté de s’intégrer. Et d’une grande volonté tout court. Habtom Amaniel travaille 8h par jour comme peintre en bâtiment, s’entraîne tous les jours. «Le sport m’a beaucoup aidé à me faire une place, dit-il. Ici, je suis libre, je fais ce que je veux et je travaille pour moi.» De quoi redoubler d’ardeur. «Entre sa famille [il a une femme et deux filles], son travail et son sport, il mène trois vies en une», s’étonne son entraîneur, Cyril Gindre.

Ehsan Naghibzadeh, qui apprenait l’allemand durant ses six heures de trajet quotidien entre son domicile en Appenzell et son club à Winterthour, étudie le management du sport à la Hochschule de Coire et donne des cours de fitness privés sur Airbnb. Après être resté trois ans sans pédaler, Badreddin Wais a récupéré son vélo et une partie de son niveau. Il a participé aux Mondiaux en 2017 à Bergen, et tous les suivants. «Bergen, c’était très dur mais génial. Il y avait Chris Froome, Tom Dumoulin, beaucoup de public. C’était incroyable et cela m’a vraiment donné envie de m’accrocher. Certains coureurs sont au courant de mon parcours. Ils sont souvent étonnés de mon niveau et m’encouragent à continuer.»

Tant de sacrifices

Le passé est une plaie ouverte, sur laquelle ils se referment facilement. Solomon Luna raconte un peu. D’abord la fuite en voiture, puis à pied pour ne pas se faire repérer. Cinq jours de marche pour gagner le Soudan. La Libye. Un bateau, 750 personnes à bord, et de l’eau qui s’infiltre au bout de quelques heures. Les bateaux italiens la sauvent à temps.

Je n’avais pas prévu de rester en Suisse. Je n’ai pas fait mes adieux à ma famille

Tesfay Felfele

Mais avant le bateau, le chemin est déjà empli de pièges mortels. «Quitter l’Erythrée est en soi un grand risque, souligne Habtom. Si les soldats vous trouvent, ils vous tuent. Ensuite, le Soudan, c’est tout de suite un autre monde, une autre langue, une autre religion. La Libye, c’est pire. Là-bas, on tue les gens comme des mouches. Une fois arrivé en Italie, j’ai commencé à respirer, et quand on m’a demandé où je voulais aller, j’ai demandé la sécurité et je me suis retrouvé en Suisse.» Son compatriote Tesfay Felfele y était déjà, en 2007, pour participer aux Championnats du monde de course en montagne à Ovronnaz. Il se classe deuxième mais comprend que sa fédération ne le laissera jamais recueillir le fruit de sa sueur. «Je n’avais pas prévu de rester. Je n’ai pas fait mes adieux à ma famille, que je n’ai pas vue depuis. C’est dur de ne pas être là dans les moments de joie et de souffrance. Je suis comme un téléspectateur qui voit mais qui ne participe pas.»

Face à tant de sacrifices, le sport a pour tous été un prétexte, une façon d’aller de l’avant, un moyen de s’intégrer. Une renaissance. «Le tir m’a obligé à aller à la rencontre des autres, à parler en français, constate Solomon Luna. Il m’a aussi donné confiance en moi, de la force. Tout est venu en même temps: le tir, le travail (apprentissage atelier/service), le bébé.»

Alors tous n’iront sans doute pas à Tokyo. Habitués à l’incertitude, ils attendent la décision du 8 juin avec sérénité. «Pour moi, ce serait l’aboutissement d’un rêve d’enfant. Et participer, ce serait déjà une grande victoire», imagine Tesfay Felfele. «La Fédération internationale de taekwondo donnera sans doute deux wild cards, calcule Ehsan Naghibzadeh. Si je n’en reçois pas, ça ne m’arrêtera pas. Je ne lâcherai jamais mon rêve.» Badreddin Wais se donne «de bonnes chances» mais aussi d’autres objectifs: «Garder ma place sur le Continental Tour. Peut-être essayer d’aller en France, où il y a plus de courses et d’équipes.» «Les Jeux olympiques, je n’ai jamais imaginé y participer, concède Luna. Si je ne suis pas prise, ce ne sera pas grave, j’ai déjà beaucoup appris. Ici, j’ai trouvé une petite famille. Et je continuerai le tir. J’aime la compétition, faire les choses bien.»

Au fil de ces rencontres, une évidence s’est fait jour. S’ils sont là, s’ils ont surmonté tant d’écueils pour être aux portes de leur rêve olympique, c’est que ces sportifs, ces personnes sont d’une autre trempe. Habtom Amaniel a la formule qui convient sans doute à tous: «Quand vous avez accepté de mourir, vous n’avez plus peur de vivre.»


En chiffres

L’équipe olympique des réfugiés a été créée en 2015.

En 2016, 10 réfugiés ont participé aux Jeux de Rio.

56 athlètes bénéficient actuellement d’une bourse de 1500 $ par mois pour s’entraîner et d’une somme forfaitaire de 5000 $ pour participer à des épreuves de sélection à l’étranger.

Ils représentent 12 sports, viennent de 13 pays et sont répartis dans 21 pays d’accueil.

Une moitié environ ira à Tokyo. Le CIO communiquera sa liste le 8 juin.