Son géniteur s'appelle Marc. En ajoutant le nom de famille – Hodler – on obtient un célèbre juriste bernois de 83 ans, ancien manitou de la Fédération internationale de ski (de 1951 à 1998). Et surtout, membre éminent du CIO depuis 1963. CIO dont il dénonça au grand jour certaines turpitudes, lors de «l'affaire Salt Lake City». Dans le monde du sport, porter le patronyme de Hodler représente donc un lourd héritage. Martin, le fils (57 ans), nouveau président du comité de candidature Berne-Montreux 2010, le sait bien.

Reste que cet ingénieur chimiste de formation a suivi sa propre voie, qui l'a conduit à la tête de la société Infré SA, spécialiste mondial dans le domaine de la décaféination du thé. Un produit dont il parle avec amour, tel un vigneron de son nectar. PDG, oui, mais à temps partiel seulement (80%). «Je voulais préserver une partie de ma liberté, notamment pour la pratique du golf, mon sport de prédilection», explique-t-il (ndlr: Martin Hodler fut capitaine de l'équipe suisse juniors championne d'Europe en 1972). Les associés lui ont fait confiance, avec raison: aujourd'hui, la maison Infré – basée à la fois à Vevey (usine) et dans la Ville fédérale (direction), d'où un lien «naturel» avec le projet olympique berno-vaudois – s'impose comme le décaféineur exclusif du géant anglais Ty-Phoo. Au bilan, 1000 tonnes de thé à traiter chaque année.

Le Temps: Grâce à votre père, êtes-vous tombé dans la marmite de la politique sportive dès votre plus jeune âge?

Martin Hodler: On peut le dire, oui. Ma grand-mère avait déjà fondé le Ski-Club des Alpes suisses, tandis que sa sœur, Elsa Roth, fut directrice du ski suisse et cheffe d'Adolf Ogi… La carrière de mon père, vous la connaissez. Quant à moi, je préside la Fédération suisse du sport universitaire. Donc, les gènes sont bien là!

– L'aura de votre père vous a-t-elle servi?

– Disons qu'elle m'a surtout rendu les choses difficiles. Si j'avais eu d'autres aptitudes, par exemple dans le domaine culturel, on m'aurait moins étiqueté comme «le fils de Marc Hodler». D'ailleurs, jusqu'à deux semaines en arrière, je pensais que la porte de l'olympisme me serait fermée à jamais.

– Comment avez-vous vécu les événements consécutifs aux révélations de votre père sur la corruption autour de Salt Lake City 2002?

– J'estime qu'en tant que président de la commission de coordination de ces Jeux, il ne disposait d'aucune d'alternative. Que serait-il arrivé s'il avait choisi de se taire? De toute manière, une TV locale était au courant. Le malheur a voulu que cette affaire tombe en même temps que la candidature de Sion 2006.

– Précisément: vous conduisez aujourd'hui le nouveau projet Berne 2010. Comment s'est effectuée cette prise de pouvoir inattendue?

– Par un simple coup de fil de René Burkhalter, président d'honneur de Swiss Olympic, qui m'a annoncé que j'étais «élu». J'ai aussitôt consulté mon père. Il m'a encouragé à accepter, non sans avoir eu une première réaction réticente.

– Le fait de vous appeler Hodler ne vous a pas retenu?

– Selon ma philosophie, ce que mon père a accompli est correct. Je ne vois pas pourquoi le CIO devrait punir sa famille à cause de ça. De plus, je suis convaincu qu'une candidature aux Jeux d'hiver ne peut que contribuer à développer le sport en Suisse.

– Avez-vous demandé à René Burkhalter la raison qui a poussé Swiss Olympic à vous choisir?

– Oui, mais sans obtenir une réponse claire. J'espère que ce n'est pas uniquement dû à mon nom!

– Comme dirigeant de l'économie et du sport, qu'allez-vous déposer dans la corbeille de Berne 2010?

– On prétend que je sais motiver les gens et communiquer. Je n'ai pas besoin de forcer mon enthousiasme pour les JO, car il s'agit d'une seconde nature chez moi. Mais je ne représente qu'une pièce du puzzle. Il me faut une équipe qui m'aide et me soutienne.

– Croyez-vous vraiment que cette troisième tentative d'affilée ait une chance d'aboutir?

– Si l'on stoppait tout maintenant, le CIO et l'opinion publique penseraient que la Suisse est incapable de digérer les défaites de Sion. Nous voulons au contraire montrer que le pays a tiré les leçons de ces revers, à travers une candidature attrayante, celle de la capitale fédérale associée à la Riviera vaudoise.

– En matière olympique, la persévérance ne paie pas forcément: voyez les Suédois d'Östersund et leurs cinq échecs devant le CIO…

– Dans ce cas, mieux vaut renoncer. Mais nous n'en sommes pas là. D'autant que, si Toronto repart pour les Jeux d'été de 2012, notre principal concurrent, Vancouver, risque de devoir s'effacer.

– Et si vous perdez malgré tout?

– Je crois sincèrement qu'il ne faudra pas baisser les bras, et remettre l'ouvrage sur le métier en vue de 2014. Je le répète, le seul fait de participer à une telle compétition apporte énormément au sport helvétique. A mes yeux, il est préférable de perdre quatre fois de suite que de ne jamais essayer.

– L'opinion publique pourrait bien se lasser.

– Je suis un démocrate. Si les Suisses ne veulent plus entendre parler des JO, nous abandonnerons. Cependant, cette attitude ne me plairait guère. Au cours de ma vie, j'ai appris à perdre beaucoup plus souvent qu'à gagner.

– Le «réflexe anti-Suisse» du CIO ne vous inquiète pas?

– Ce courant existe, on ne peut le nier. Certains nous perçoivent comme des pique-assiette qui veulent la meilleure part du gâteau. Nous devons effectuer un travail de base, soutenir davantage le développement du sport et la formation d'entraîneurs dans les pays émergents. Bref, prouver que nous sommes ouverts sur le monde. Swiss Olympic et le Parlement du sport en sont conscients: un programme d'aide internationale a été adopté, et j'espère que ses effets seront tangibles d'ici l'attribution des Jeux 2010. A nous de montrer que nous savons être volontaires et humbles à la fois. Après tout, est-ce notre faute si le CIO et les fédérations sportives sont venus s'installer chez nous?