Ce fut une soirée comme le football suisse n’en vit pas souvent. Dimanche à Lucerne, l’équipe nationale s’est relevée d’un début de match complètement raté pour écraser la Belgique, demi-finaliste de la dernière Coupe du monde et numéro 1 au classement FIFA, sur le score sans appel de 5-2. Et cette victoire, déjà extraordinaire par son scénario, ne vaut pas que par son prestige: elle qualifie les hommes de Vladimir Petkovic pour le dernier carré de la Ligue des nations. En juin prochain à Porto et à Guimarães, ils affronteront le Portugal, l’Angleterre et une quatrième formation à définir entre la France et les Pays-Bas pour tenter de remporter la première édition de la dernière-née des compétitions de l’UEFA.

Quand ce nouveau tournoi a été lancé pour donner de l’intérêt à des trêves internationales jusqu’alors consacrées à de moyennement excitants matchs amicaux, le monde du football a pris un air sceptique. Une compétition de plus dans un calendrier déjà surchargé? Insensé. Sa formule? Complexe. Ses quatre «ligues» soumises à un système de promotion-relégation, ses groupes à trois, son articulation avec les éliminatoires de l’Euro? Bizarroïde. Les prophètes du ballon rond étaient persuadés que joueurs et coachs empoigneraient la chose avec au mieux de la politesse, au pire du dédain, mais certainement pas d’enthousiasme.

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Et pourtant: l’entraîneur espagnol de la Belgique, Roberto Martinez, a vite fait de cette Ligue des nations une opportunité pour ses Diables rouges de «gagner quelque chose»; pas question de la jouer à moitié. L’équipe de Suisse a apporté une démonstration encore plus éclatante de la motivation générée par le tournoi. Mercredi dernier, elle s’inclinait pitoyablement contre une faible équipe du Qatar (0-1 à Lugano) au bout d’un match qu’aucun international ne semblait avoir envie de disputer. Quatre jours plus tard, elle déployait le meilleur d’elle-même pour battre à plate couture l’une des formations les plus séduisantes de ces dernières années. La partie comptait beaucoup aux yeux des deux sélections, et c’est la Nati qui s’est imposée.

Piquée dans son orgueil

Avant la Coupe du monde en Russie, il a trop été dit et écrit, jusque dans ces colonnes, que l’équipe de Suisse avait franchi un palier, qu’elle était entrée dans une nouvelle dimension, qu’elle n’avait sans doute jamais été aussi forte. Pour ensuite la voir échouer en huitièmes de finale contre la Suède, comme elle avait déjà échoué au même stade contre la Pologne à l’Euro 2016, et contre l’Ukraine au Mondial 2006. Pas question donc de retomber dans les mêmes excès. Mais il faut souligner que pour la toute première fois, elle a triomphé lors d’une rencontre décisive. Il y a un peu plus d’une année, lors de la «finalissima» de son groupe éliminatoire pour la Coupe du monde contre le Portugal, la pression l’avait consumée. Cette fois-ci, l’enjeu l’a sublimée.

Ou peut-être la Nati avait-elle quelque chose à prouver? Aussi insignifiante qu’elle soit tant les joueurs l’avaient abordée en dilettante, la défaite contre le Qatar était encore dans les esprits. «Nous avons très vite dit qu’il fallait l’oublier, soufflait dimanche soir le gardien Yann Sommer, mais la vérité, c’est que nous étions vraiment piqués dans notre orgueil et que nous avions envie de montrer notre vraie valeur.» Et puis il y a eu ce début de match catastrophique, ce cadeau du défenseur central Nico Elvedi pour l’ouverture du score après moins de 120 secondes de jeu, ce deuxième but survenu un quart d’heure plus tard. Les fans suisses se sont dit que c’était fini. Les joueurs aussi. «Je dois avouer qu’à un moment donné, j’ai baissé la tête», lançait Edimilson Fernandes à la fin de la partie.

Le festival de Seferovic

Mais quelque chose a changé. Le vent chaud de la révolte a réchauffé les cœurs dans la froide nuit lucernoise. «On a senti que les Belges se relâchaient un peu. Leurs supporters faisaient des 'olé' sur les passes. Ça nous a un peu énervés», reconnaissait Kevin Mbabu. Au bout d’une action confuse dans la surface de réparation belge, le latéral genevois était victime d’une faute peu évidente. Mais l’arbitre a sifflé, Ricardo Rodriguez a transformé le penalty et les hommes de Vladimir Petkovic ont recommencé à y croire.

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A ce moment, il fallait pourtant encore marquer deux fois pour gagner, trois pour valider la qualification pour le «final four» de la Ligue des nations. Quatre minutes plus tard, il y avait 2-2. A la mi-temps, la Suisse avait pris l’avantage. A l’heure de jeu, Nico Elvedi se rachetait de sa bourde initiale en inscrivant le quatrième but de son équipe. Une cinquième réussite à dix minutes du terme donna au score des allures de correction comme la Nati n’en a que rarement infligée dans son histoire, encore moins à des adversaires du calibre de la Belgique.

Pour symboliser cette opération rachat, un homme souvent éreinté par la critique et les railleries: Haris Seferovic. Avant-centre maudit de l’équipe de Suisse, toujours travailleur mais rarement heureux dans le dernier geste, il a pour sa 59e sélection réussi son premier triplé sous le maillot national. Son premier but lui a été offert sur un plateau par Xherdan Shaqiri, mais le deuxième, du pied gauche, et le dernier, de la tête, n’étaient pas faciles à mettre. Souvent sifflé par un public lassé de la voir galvauder des occasions de but, il a cédé sa place dans les derniers instants du match à Albian Ajeti sous une véritable ovation des 15 000 spectateurs d’une Swissporarena à guichets fermés. Comme une réconciliation.

Haris Seferovic fut un peu plus tard un des premiers à se présenter en zone mixte, où footballeurs et journalistes se croisent. Souvent taciturne, il était ce soir-là souriant comme jamais, conscient d’avoir, avec ses coéquipiers, réussi «un truc». Au micro de la RTS, le sélectionneur Vladimir Petkovic pouvait aussi sortir de sa réserve habituelle et de sa tendance à tout relativiser. «Un de mes plus beaux matchs? Oui, sans doute.»

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