Sur Twitter, Pierre Ménès a ouvert les feux. «Les Suisses n’ont aucun talent. Si, en tennis», a ironisé le chroniqueur français, connu pour ses avis tranchés, ses jugements à l’emporte-pièce et son admiration pour Roger Federer.

Les petites amorces, piques et autres vacheries lancées de part et d’autre de la frontière font depuis longtemps le sel des confrontations sportives entre la France et la Suisse. Le sport étant la continuation de la guerre par d’autres moyens, voici la bataille de Lille, dimanche à 21h au stade Pierre Mauroy, 501 ans après Marignan. En jeu: trois points, la première place du groupe A et le dernier mot dans la guéguerre de voisinage franco-suisse. Les uns se gargarisent de la déculottée infligée par les Bleus deux ans plus tôt, presque jour pour jour, le 20 juin 2014 à Salvador de Bahia lors de la Coupe du monde au Brésil (victoire 5-2 de la France); les autres rappellent qu’en novembre 2014 à Lille, dans ce même stade, sur une pelouse recouverte de terre battue, Roger Federer et Stan Wawrinka ont remporté la finale de la Coupe Davis de tennis (victoire 3-1 de la Suisse).

«Je soutiens deux équipes: la Suisse, et n’importe quelle autre qui battra la France.»

Par la force des choses et la loi du nombre, la France est un plus grand pays sportif que la Suisse. La compétition cristallise à la fois le complexe d’infériorité suisse et une détestation – elle souvent largement décomplexée – du Français. Il n’est pas rare de voir des Suisses porter des tee-shirts avec l’inscription: «Je soutiens deux équipes: la Suisse, et n’importe quelle autre qui battra la France.» Ils n’en ont ni l’exclusivité, ni la paternité. En face, les Français ne s’abaissent à de tels artifices; l’indifférence suffit. Le ton est parfois méprisant, ou pire, condescendant. Mais de ce côté-ci du Jura, on sait aussi parfois se montrer présomptueux. Le jour de la déroute de Bahia, le quotidien Le Matin avait titré: «Plumez ce coq!» et Admir Mehmedi donné la preuve que le phénomène n’était pas que romand: «Ce qu’il y a de mieux en France, c’est la frontière suisse».

Les clichés, l’équipe de rugby de Servette les endure un week-end sur deux. Désireux de monter un gros club de rugby à Genève, les Genevois ont fait le choix en 2014 de s’inscrire dans le Championnat de France. Ils ont débuté tout en bas et montent progressivement les échelons, écrabouillant leurs adversaires comme Obélix les légionnaires romains. Souvent, ils sont accueillis comme s’ils incarnaient tout ce que la France déteste de la Suisse: l’argent, l’absence supposée de scrupules, le non-respect des équilibres internationaux. On leur jette au visage les noms de Cahuzac, Falciani, Tsonga, et même des petits-suisses.

Les deux pays n’ont pas toujours eu de mauvaises relations et une vieille tradition d’échanges vient contrebalancer le folklore. Le Suisse Jacky Lorenzetti préside le club de rugby du Racing Club de France, Robert Louis-Dreyfus était le propriétaire de l’Olympique de Marseille, Philippe Guerdat, le père de Steve, entraîne l’équipe de France d’équitation. Dans l’autre sens, Canal + a sauvé Servette avant que Marc Roger ne le coule. A Sion, Christian Constantin s’en est souvent remis à des coachs hexagonaux. Aux Charmilles, l’entraîneur Jean Snella écrivit les plus belles pages de l’histoire du club grenat où le meilleur joueur de l’après-guerre, Jacky Fatton, était double national.

12 victoires suisses, 16 françaises, 9 nuls

Le Suisse-France de Lille sera le 38e match entre les deux pays. Les Bleus et la Nati, qui ne s’étaient affrontés qu’en match amical (32 fois tout de même!) entre 1905 et 2003, vont se retrouver en compétition officielle à l’Euro 2016 pour la sixième fois en douze ans et sept phases finales. Le bilan global est plutôt équilibré (12 victoires suisses, 16 succès français, 9 nuls) mais le passé récent plaide nettement pour la France, qui n’a plus perdu contre la Suisse depuis 1992.

La bascule, c’est le match de 1977 au stade des Charmilles. La France gagne 4-0. Michel Platini marque un de ses célèbres coup-francs et en donne un autre moins franc sur la cheville de Daniel Jeandupeux. Le Jurassien ne rejouera plus en équipe nationale. «Mon souvenir du match, c’est ce rapport de force entre la Suisse et la France qui était en train de changer. Les premiers joueurs sortaient des centres de formation français et il y avait des monstres, comme Giresse, Rocheteau et Platini. C’était la base de l’immense équipe des années 82-86.» La Suisse regarde de loin. Les premiers joueurs qu’elle exporte, après la World Cup 1994, sont «les p’tits Suisses». «Pour l’entraîneur, il est toujours plus commode de mettre un Suisse sur le banc qu’un Brésilien», observe alors Christophe Ohrel à Rennes. Quelques années plus tard, Alexander Frei l’y succède, avec le même handicap. «Pour moi, le regard n’a changé qu’en 2004, lorsque j’ai marqué quatre buts dans le même match à Fabien Barthez.»

Le sentiment de supériorité suisse existe. On le trouve dans les patinoires. En hockey sur glace, la grande nation, c’est la Suisse. Avec ses clubs champions d’Europe, ses records d’affluence et ses joueurs transférés en NHL, la Ligue nationale A a tendance à se prendre pour le meilleur championnat européen. Qu’une poignée de joueurs français, dont une forte proportion de naturalisés canadiens, puisse régulièrement tenir tête à notre équipe nationale, voire la battre comme aux JO d’Albertville en 1992 ou aux Mondiaux en 2000, est toujours un camouflet. En hockey, les clichés sont inversés: les Suisses sont talentueux, trop choyés et vite satisfaits, les Français des tâcherons aux bras noueux. Parce que tous les joueurs n’ont pas un équipement exactement semblable, un journal suisse écrivit un jour que «les Français sont les clochards du hockey.» L’article, comme d’autres désobligeants pour les Tricolores, finira épinglé dans le vestiaire pour fouetter l’orgueil des «clochards».

En tennis, c’est un peu la même chose. A son époque, Marc Rosset se considère comme le meilleur joueur francophone (ce qu’il est) et s’interdit de perdre contre un Français. «Il ne nous a jamais aimés», dira Arnaud Boetsch. Aimé, peut-être pas. Mais admiré et envié, oui. Le rêve suisse de remporter la Coupe Davis, approché en 1992, réalisé en 2014, est né en 1991, lorsque Marc Rosset et Jakob Hlasek voient Henri Leconte et Guy Forget remporter la Coupe Davis à Lyon face aux Etats-Unis. Forget est un bon copain de Hlasek (les deux joueurs ont remporté le Masters de double en 1990) et Rosset n’est pas moins fou que Leconte; «pourquoi pas nous?», se disent-ils. La référence est évidente lorsque la Suisse bat la France 3-2 en quart de finale dans les arènes de Nîmes: l’équipe de Suisse parodie «Saga Africa», le tube du capitaine-chanteur Yannick Noah, qui démissionnera après cette défaite.

Le cas du tennis

Au début des années 2000, les matchs entre la Suisse et la France sont comme au football quasi annuels en tennis. Les deux pays s’affrontent en Coupe Davis en 2001 à Neuchâtel, en 2003 à Toulouse et 2004 à Lausanne. A chaque fois, l’équipe visiteuse repart avec la victoire et le plaisir d’avoir joué un bon tour à son meilleur ennemi. Les parties sont souvent épiques, émaillées d’incidents qui alimentent la légende et renforcent la rivalité. En 2001, George Bastl s’incline contre Nicolas Escudé 8-6 au cinquième set du cinquième match. Pour les Suisses, le Vaudois a perdu par la faute d’un spectateur trop impatient de crier victoire sur une balle de match litigieuse. Il ne s’en remettra jamais totalement. Les Français ont une autre lecture. Si Escudé a renversé le match, c’est grâce aux mots de Guy Forget. Forget le gentil, Forget l’ami des Suisses, mais Forget le compétiteur qui, en cet instant précis, sut appuyer là où ça fait mal. «Regarde-le bien, le mec, c’est George Bastl! Et c’est lui qui va t’empêcher de jouer une finale de Coupe Davis?» L’orgueil, toujours.

La Suisse aura sa revanche en 2014 à Lille. Lorsqu’ils arrivent en conférence de presse, Stan Wawrinka et Roger Federer ont visiblement déjà bu quelques coupes de champagne dans le Saladier d’argent offert par Dwight Davis. Wawrinka, goguenard, se lâche un peu. «Ils avaient mis les bouteilles dans le vestiaire des Français mais ils les ont vite remises dans le nôtre. […] Pour les Français, tout était parfait. Tout le monde était bien préparé et prêt à «partir à la guerre» pour reprendre leurs mots. A la fin, c’est nous qui avons parlé sur le terrain avec la raquette en main.»

Quelques heures et quelques coupes plus tard, Stan Wawrinka passe aux toilettes de la chambre de commerce et d’industrie, où se tient le dîner officiel. Il y est attendu par Jo-Wilfried Tsonga, Richard Gasquet, Gilles Simon, Julien Benneteau et deux membres du staff bleu. Les Français n’apprécient pas son ironie revancharde et le lui font savoir. Le Vaudois se rebiffe. Il n’a pas aimé non plus que Tsonga minimise sa victoire à l’Open d’Australie («Ça aurait dû être moi…»). Marc Rosset prend sa défense sur les réseaux sociaux. «Les Frouzes ont chambré Stan pendant un an et l’ont payé cash. Et maintenant ils le critiquent de les avoir chambré? P.. je rêve». Parce que les joueurs se connaissent et s’estiment tout de même, l’histoire s’est finalement tassée. Stan Wawrinka a reçu quelques sifflets à son arrivée à Roland-Garros en 2015, puis est reparti avec des applaudissements… et la Coupe des Mousquetaires.

Mais chassez le naturel, il revient au galop. Vendredi, le compte Twitter officiel de l’Association suisse de football (ASF) a posté une photo de l’équipe de Suisse avec ce commentaire: «Eh, la France, c’est pas #Pogba votre problème, c’est nous votre problème!» Le match est lancé. Hashtag #FRASUI.