C'est officiel depuis lundi: Joseph Blatter, président de la puissante Fédération internationale de football (FIFA), briguera bien un troisième mandat à la tête de l'organisation, le 31 mai prochain à Zurich. Seul candidat déclaré à sa succession, le Haut-Valaisan âgé de 71 ans occupera donc, sauf incident, le devant de la scène jusqu'en 2011. Solidement installé à la barre du navire FIFA, Blatter est loin d'être le seul Suisse à peser sur le monde du sport. Moins médiatiques, mais tout aussi influents dans leurs sphères respectives, les présidents des fédérations de hockey sur glace, de ski ou encore d'aviron disposent aussi d'un passeport à croix blanche. Et, en leur qualité de présidents de fédérations sportives internationales, ils disposent tous d'un siège précieux au Comité international olympique (CIO), où ils occupent également des postes clés pour l'organisation des Jeux d'hiver et d'été.

Pourquoi autant de Suisses? Comment sont-ils perçus? Et quid de la relève? Les dirigeants répondent.

Le Temps: Au niveau mondial, cinq dirigeants suisses occupent des postes clés de la gestion sportive. Comment expliquer une telle situation?

Sepp Blatter: Toute une série de fédérations sportives internationales ont leur siège en Suisse. C'est aussi le cas du Comité international olympique (CIO). Cette situation favorise l'émergence de dirigeants helvétiques. Concernant la FIFA, son implantation en Suisse date de 1932, après la première Coupe du monde en Uruguay. Le trésorier de l'époque avait alors choisi la Suisse, rassurante en raison de sa neutralité.

René Fasel: La facilité pour les langues est un atout non négligeable. Nous avons tous grandi dans des cantons bilingues. Mais, plus important, chacun de nous a l'habitude de travailler avec des cultures différentes. Nous avons la réputation d'être des bâtisseurs de ponts.

Gilbert Felli: Géographiquement et historiquement, la Suisse occupe une position extrêmement favorable. La neutralité et le sens du compromis font partie de notre culture. Lorsqu'un dirigeant helvétique accède à des responsabilités plus larges, il cesse de penser suisse pour penser international. C'est une caractéristique appréciée, peu courante chez nos voisins.

Gianfranco Kasper: En tant que présidents de fédérations internationales, les Suisses se veulent impartiaux, voire même anti-suisses. Dans leurs décisions, ils se montrent plus durs envers leurs compatriotes. C'est typiquement le cas lors de disqualifications, par exemple.

Denis Oswald: Le phénomène remonte au début du siècle passé. La neutralité de la Suisse a rapidement constitué un argument décisif. Durant la Guerre froide, cette qualité s'avérait d'autant plus rassurante. Depuis, la tendance s'est perpétuée. Les dirigeants helvétiques suisses continuent d'incarner la culture du compromis, dans la continuité.

- Quel rôle jouent les autorités politiques et le grand public helvétiques? Estimez-vous que vos actions et les instances que vous dirigez sont suffisamment soutenues?

S. B.: La Suisse n'a pas assez conscience de sa situation privilégiée. La ville de Zurich profite régulièrement de 6000 nuitées - et même jusqu'à 10000 lors de sommets internationaux - dues à la présence du siège de la FIFA. Par ailleurs, notre organisation fournit 300 places de travail, et cela dans un secteur qui a tendance à croître. Mais plutôt que de se féliciter de cette situation, beaucoup de gens nous critiquent parce que, soi-disant, nos bâtiments sont trop grands.

R. F.: On n'est jamais prophète en son pays... Le soutien fait un peu défaut, malgré que nous travaillions mieux que certains ambassadeurs. Dans d'autres pays, les dirigeants d'instances sportives disposent de passeports diplomatiques. Nous en sommes loin.

G. F.: Les Suisses ont tendance à considérer cette situation comme un dû. Chez nos voisins, les autorités politiques s'impliquent bien davantage. C'est notamment le cas en Italie, où les soutiens affluent quand un candidat se présente pour un poste international.

G. K.: Il n'y a guère qu'à Lausanne, dynamisée par la présence du CIO, que les répercussions économiques sont considérées à leur juste valeur. Quant à l'attitude des politiques, elle reflète typiquement notre neutralité. Nous péchons parfois par naïveté mais c'est le revers de la médaille. Jamais, par exemple, notre ministre des Sports ne nous a rassemblés, membres suisses du CIO, pour nous donner quelque consigne que ce soit. A l'heure de désigner la ville organisatrice des JO de 2002 et 2006, j'imagine que chacun de nous a voté pour Sion, mais nous n'avons pas reçu de mot d'ordre officiel...

D. O.: Les mentalités évoluent très lentement, parmi les politiques comme auprès du grand public. Il y a 12 ans, au moment de l'introduction de la TVA en Suisse, l'idée d'exonérer certaines instances sportives avait suscité une levée de boucliers, largement relayée par les médias. Depuis lors, des études d'impact économique ont inversé la tendance. Tout le monde n'en a pas conscience, mais un quart des nuitées enregistrées à Lausanne sont liées au sport, sans même parler de l'argent dépensé dans les restaurants et magasins de la ville.

- Etes-vous parfois jalousés par vos collègues ou concurrents étrangers?

S. B.: Evidemment, notre situation fait quelques envieux. Si je regarde la liste des fédérations présentes aux Jeux olympiques, je constate que cinq d'entre elles, sur un total de 37, sont actuellement dirigées par des Suisses: le foot, le hockey, le ski, l'aviron et la lutte (ndlr: la Fédération internationale des luttes associées, présidée par Raphaël Martinetti). Dans l'absolu, ce n'est pas énorme, même s'il faut reconnaître que le ski et le hockey occupent le devant de la scène aux JO d'hiver.

R. F.: Enormément de gens jalousent Sepp, y compris en Suisse. Entre nous cinq, en revanche, le courant passe très bien.

G. F.: Les jalousies existent, mais, d'un autre côté, nous sommes également très respectés pour notre attitude. Les dirigeants helvétiques ont la réputation de défendre leur cause et non leur pays d'origine.

G. K.: Cette abondance de dirigeants helvétiques n'est pas toujours bien perçue, surtout dans les cercles olympiques. Jusqu'au décès de Marc Hodler, le 18 octobre dernier, nous étions cinq membres suisses à siéger au CIO (ndlr: Gilbert Felli ne fait pas partie des membres du CIO. Il occupe le poste de directeur technique pour les JO d'hiver et d'été) sur un total de 111. C'est proportionnellement beaucoup. D'ailleurs, lorsque l'ancien conseiller fédéral Adolf Ogi a souhaité intégrer le comité olympique au titre de membre d'honneur, les gens du CIO n'en ont pas voulu.

D. O.: «Vous les Suisses, vous êtes partout», voilà en effet une remarque que l'on entend souvent.

- Le temps viendra bientôt de songer à votre succession. Qu'en est-il de la relève?

S. B.: Historiquement, les dirigeants helvétiques ont pris pour habitude de préparer leur succession. C'est ce qu'avait fait Marc Hodler, ancien président de la Fédération internationale de ski (FIS), au bénéfice de Gianfranco Kasper. A la Fédération internationale des sociétés d'aviron (FISA), Denis Oswald a lui aussi succédé à un Suisse, en la personne de Thomas Keller.

R.F.: Au sein des grandes fédérations, la relève helvétique fait singulièrement défaut. Je ne m'explique pas vraiment pourquoi. Il est vrai que l'accession aux fonctions dirigeantes implique un investissement total. Il faut gravir les échelons un à un. C'est un long cheminement.

G. F.: Dans quelques années, quand les dirigeants en place quitteront leurs fonctions, la Suisse risque bien de perdre tous ses postes clés, car, à mon sens, nous ne préparons pas la succession. Tandis qu'autour de nous, les autres se battent, nous avons au contraire tendance à vivre sur nos acquis.

G. K.:Le contexte a beaucoup évolué ces dernières décennies; il s'est nettement professionnalisé. Dans toutes les grandes fédérations, les postes à responsabilité sont désormais occupés par des employés à plein-temps. Il y a davantage de concurrence, et dans notre sillage, aucun Suisse ne se détache vraiment. Or, la promotion au poste de président respecte une certaine logique: avant de nous voir désignés, Sepp Blatter, Denis Oswald ou moi-même œuvrions déjà comme secrétaires généraux.