Rétrospective

Suisse-Suède, le match de l’année

Dans cinq sports différents, les équipes nationales des deux pays se sont rencontrées en 2018 pour des rencontres décisives lors de grandes compétitions. Curling, hockey, football, tennis, unihockey: à chaque fois, ce sont les Scandinaves qui ont gagné

C’était un jour de septembre 2017. Un jour de Ligue des champions pour Manchester United. Sur le chemin d’Old Trafford, deux supporters des Red Devils discutent. «On joue contre qui, déjà, ce soir?» demande le premier. «Je ne me rappelle plus du nom de l’équipe, mais elle est championne de Suède», répond le second. Il s’agissait du FC Bâle.

A l’étranger, la confusion est commune, pour une raison toute simple: «Sweden» et «Switzerland», en anglais, sonnent de manière relativement similaire. Le destin, farceur, a condamné Suédois et Suisses à devoir expliquer en voyage que, non, ils ne viennent pas du pays des montres mais de celui d’Ikea, ou l’inverse.

Sans doute la plaisanterie avait-elle assez duré. En 2018, pour en finir, pour que tout le monde fasse bien la différence entre les deux, le sort s’est débrouillé pour placer la Suède sur la route de la Suisse lors de toutes les grandes compétitions sportives où c'était possible, ou presque. Curling, hockey sur glace, football, tennis, unihockey. Jeux olympiques, championnats du monde, Coupe Davis. A chaque fois, une rencontre décisive. A chaque fois, la Suisse aurait pu – sinon dû – gagner. Mais à chaque fois elle s’est inclinée. Coïncidence(s)? Bien sûr. Mais cette affiche acharnée, qui a conduit à explorer ce qui rapproche et ce qui éloigne les deux nations, est devenue le match de l’année. Retour sur ses cinq actes.


En curling, le jour «sans»

Les Jeux olympiques de Pyeongchang vivent leurs derniers jours et à Gangneung, ville côtière située à l’est de la Corée du Sud, le quatuor du Curling-Club Genève n’est plus qu’à une victoire d’accéder à la finale. Le matin, Peter de Cruz et ses camarades se sont défaits de la Grande-Bretagne en barrages. Et maintenant, il ne reste plus qu’à franchir un dernier obstacle pour s’offrir la possibilité de décrocher une médaille d’or vingt ans après celle de Lausanne Olympique aux JO de Nagano.

Cette perspective, tout le monde y pense depuis le début. Les athlètes, conscients de leur potentiel après des podiums lors des cinq grandes compétitions précédentes. Les journalistes, obsédés par les belles aventures où l’histoire dialogue avec l’actualité. Le public suisse, qui tous les quatre ans se passionne pour ce jeu de pétanque sur glace dont les rencontres s’étirent sur des heures mais ne lassent pas.

Encore faut-il battre la Suède, et ce n’est pas fait. Derrière le Canada, où un million de personnes font glisser des pierres, ce pays est un des rares – avec la Suisse – à avoir développé une véritable tradition du curling. Niklas Edin et ses acolytes en sont d’ailleurs les numéros 1 mondiaux. Lors de la phase qualificative, ils ont pourtant été écrasés 10-3 par le Team de Cruz, par ailleurs déjà victorieux quelque temps auparavant lors de l’Open du Canada.

Mais dans cette demi-finale, rien ne se passe comme prévu. Au quatrième end (sur dix), les Suédois inscrivent quatre points d’un coup pour mener 6-2 et, dès lors, ils peuvent se contenter de gérer leur avantage. Les Suisses finissent par abandonner au bout du huitième end, à 9-3. Pour eux, la déception laisse vite la place à la satisfaction de décrocher une belle médaille de bronze, le lendemain, contre le Canada. Ils ignorent à ce moment-là qu’ils seront loin d’être les seuls sportifs helvétiques à manquer de réaliser un exploit historique en 2018 à cause d’adversaires suédois.

Le portrait du capitaine du CC Genève: Peter de Cruz, cœur de pierres


En hockey, le tournoi presque parfait

Pendant que leurs compatriotes curleurs oscillent entre frustration et bonheur, les hockeyeurs suisses quittent la Corée du Sud dégoûtés. Ils ont essuyé l’affront d’une élimination avant les quarts de finale du tournoi olympique contre la (supposée) modeste équipe d’Allemagne. Trois mois plus tard, quand débutent les championnats du monde annuels au Danemark, le pays hésite entre bomber le torse pour laver l’affront et faire le dos rond pour se préparer à une nouvelle désillusion.

Les joueurs choisissent la première option. «On devait se racheter des JO, a déclaré récemment Tristan Scherwey à l’ATS Sport. Il y avait cette envie de mieux faire, et cette force, tu la sentais vraiment.» L’attaquant du CP Berne et ses coéquipiers prennent la quatrième place de leur groupe. En quarts de finale contre la Finlande, ils sont loin d’être favoris, mais ils s’imposent 3-2, puis refont exactement le même coup contre le Canada en demi-finale. Pour la troisième fois de son histoire, l’équipe de Suisse de hockey sur glace se retrouve à un match d’un titre mondial qui lui avait échappé en 1935 et en 2013. Cette année-là, elle s’était déjà inclinée contre la Suède, qu’elle retrouve donc pour une sorte de revanche à la Royal Arena de Copenhague.

La Suisse et la Suède: deux vraies nations de hockey. La première dispose du championnat le plus puissant et populaire (hors KHL et NHL), la seconde fournit à la puissante ligue nord-américaine son plus important quota d’étrangers, et exporte d’ailleurs ses joueurs un peu partout dans le monde. Aux Mondiaux, trois des 25 membres de son effectif seulement évoluent au pays.

Mais la Suisse ne nourrit pas de complexe. L’échec de Pyeongchang est oublié. En amalgamant des bons joueurs de l’élite nationale et quelques hommes aguerris outre-Atlantique, l’entraîneur Patrick Fischer a composé un collectif redoutable. Qui, d’ailleurs, a dominé la Suède lors du premier tour. En finale, ses hommes prennent l’avantage une première fois, avant d’être rejoints, puis une seconde fois, et rebelote. Aucun but n’est marqué dans le troisième tiers et il faut en passer par une séance de tirs au but. Premier joueur à s’élancer, Sven Andrighetto transforme sa tentative. Il sera le seul de son équipe à y parvenir, contre deux Suédois. La Suisse se console avec une belle médaille d’argent, que viendra souligner un titre honorifique d’équipe de l’année aux Swiss Sports Awards. Mais ce sont encore une fois les Scandinaves qui font la fête sans la moindre arrière-pensée.

Notre compte-rendu de la finale: La Suisse, entre joie et souffrance


En football, un échec déprimant

Deux jours après cette finale perdue sur la glace, l’équipe nationale de football se réunit pour son premier camp de préparation en vue de la Coupe du monde en Russie. Le sélectionneur Vladimir Petkovic enjoint à ses hommes de «s’inspirer des hockeyeurs». Il appelle de ses vœux courage, abnégation, camaraderie. Certainement pas une défaite contre la Suède lors d’un match décisif pour marquer l’histoire. C’est pourtant ce qui attend ses hommes le mardi 3 juillet à Saint-Pétersbourg.

Avant cela, la Nati obtient un bon match nul contre le Brésil (1-1), domine la Serbie au terme d’un match exceptionnel de tension (les fameux aigles) et d’intensité (2-1), puis valide sa qualification grâce à un nouveau match nul beaucoup moins glorieux contre le Costa Rica (2-2). L'essentiel est assuré. Cette génération s’est promis de briser le plafond de verre des huitièmes de finale, contre lequel les précédentes avaient buté en 2006 (défaite aux tirs au but contre l’Ukraine), puis en 2014 (revers en prolongation contre l’Argentine).

La Suède, elle, est déjà allée beaucoup plus loin: lors de la World Cup 1994 aux Etats-Unis, Thomas Brolin, Martin Dalin et les autres terminaient troisièmes. Mais en Russie, leurs héritiers ne font guère rêver. Zlatan Ibrahimovic n’est pas là et, pour faire oublier ses coups d’éclat, ses compatriotes combinent organisation implacable, prise de risque minimale et concentration optimale. Pour «venger les hockeyeurs», selon l’idée qui s’installe désormais, la Suisse doit faire le jeu, créer, oser. Elle le sait. Mais elle n’y arrivera pas.

Les 90 minutes de ce huitième de finale sont inoubliables de crispation. Les hommes de Vladimir Petkovic monopolisent le ballon, mais sont incapables d’en faire quoi que ce soit. Génialement inspiré et déchaîné contre la Serbie, Xherdan Shaqiri est dans un jour sans, alors qu’un exploit individuel de sa part semble être la seule solution pour que la Nati s’en sorte à bon compte. Et puis, peu après l’heure de jeu, Emil Forsberg ouvre la marque. Une horreur de but, un ballon dévié par le pauvre Manuel Akanji, qui trompe le gardien Yann Sommer et signe l’élimination précipitée d’une équipe de Suisse qui paraissait mûre pour l’exploit. Curleurs et hockeyeurs avaient une médaille pour nuancer leur échec face à la Suède. Pour les footballeurs, la désillusion est totale. Et ce n’est pas la fin du match de l’année.

Notre compte-rendu: La terrible désillusion de l'équipe de Suisse


En tennis, un drôle de barrage

Du 14 au 16 septembre, la Suisse reçoit la Suède à Bienne en barrage de Coupe Davis. Un drôle de barrage puisque, en vertu de la refonte de l’épreuve, qui deviendra une sorte de Coupe du monde en 2019, le perdant ne sera pas relégué. Le maigre public (seulement 450 payants) est venu un peu en pèlerinage: certains spectateurs portent un brassard noir et déploient une banderole hostile au footballeur Gerard Piqué, qui a fomenté la révolution.

La Suède, six titres et cinq finales de Coupe Davis depuis 1981, n’a plus aucun joueur classé dans le top 100 et seulement trois dans le top 500. La Suisse a deux stars, Roger Federer et Stan Wawrinka, mais ils ne viennent plus depuis longtemps. En tennis, la Suisse a beaucoup appris de la Suède: Federer a eu Peter Lundgren et Stefan Edberg comme coachs; Stan Wawrinka a gagné ses plus grands titres avec Magnus Norman, avec lequel il a renoué au printemps.

Pilier de l’équipe de Suisse post-«Fedrinka», Henri Laaksonen tient son rang et remporte ses deux simples. Cela ne suffit pas. Vendredi, le jeune espoir Marc-Andrea Hüsler, saisi de crampes, perd le premier simple en cinq sets face à Markus Eriksson, alors qu’il menait deux sets à rien et 4-1 dans la troisième manche. Samedi, le double suisse Bellier-Margaroli, pourtant favori, est balayé 6-2 6-2 6-4 par Markus Eriksson et Robert Lindstedt. «On s’est fait marcher dessus», constate Antoine Bellier, qui s’entraîne depuis janvier à Stockholm, au sein de l’académie Good to Great de Magnus Norman.

Le match décisif oppose dimanche 16 septembre le 1094e mondial, le Suédois Jonathan Mridha, au 1211e, le Schaffhousois Sandro Ehrat, qui avait abandonné le tennis en 2015. Mridha gagne, la Suède s’impose, une fois de plus. Le week-end laisse une ardoise de 300 000 francs pour les caisses de Swiss Tennis, et creuse un peu plus le déficit statistique: sept victoires suédoises à zéro depuis la première rencontre entre les deux pays en 1925.

Lire aussi: La Coupe Davis avait des vertus


En unihockey, à 103 secondes de l’exploit

A l’instar du curling, l’unihockey ne passionne pas partout sur la planète, loin de là. Mais la Suisse – où cette forme de hockey disputé en salle, en baskets et avec une petite balle blanche à trous est extrêmement populaire outre-Sarine – et la Suède comptent parmi les quatre meilleures nations qui soient, avec la Finlande et la République tchèque. Retrouver les deux équipes face à face dans le dernier carré des Mondiaux de Prague, le 8 décembre dernier, n’est donc pas une surprise. Cinquième acte du match de l’année. Pour tenter de «sauver l’honneur», comme le dit l’expression consacrée.

Mais dans ce sport, la Suède est un géant. L’équivalent du PSG en Ligue 1 française de football. Son bilan aux championnats du monde: douze participations, douze finales, huit titres. Ses statistiques contre la Suisse, qui n’est pourtant pas une mauvaise équipe: 69 confrontations, une seule défaite. Pour tenter de vaincre Goliath, l’équipe nationale suisse peut toutefois s’appuyer sur l’expertise de David Jansson, son entraîneur… suédois. Forcément.

Le match commence mal. Le score est de 1-3 à la 28e minute de jeu. Les Suisses parviennent contre toute attente à retourner la situation pour mener 4-3 à trois minutes et 19 secondes du terme. Mais Albin Sjögren parvient à ramener les siens à égalité alors qu’il ne reste que 103 secondes à jouer. Les dix minutes de prolongation sont un thriller psychologique, émaillé de nombreuses situations chaudes de part et d’autre. Mais aucun des deux gardiens ne capitule et les deux formations doivent se départager aux tirs au but. Les expérimentés Suédois s’en sortent à bon compte. Le lendemain, ils s’inclineront en finale contre la Finlande pendant que la Suisse décrochera contre la République tchèque la médaille de bronze.

Le lot de consolation. Comme toujours cette année contre la Suède.

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