Le 30 septembre, tous les fans japonais de sumo seront rivés devant leurs écrans de télévision. En direct, l'un des «Gyoji» (arbitres) les plus respectés du Japon tranchera, à l'aide d'un grand ciseau doré, la natte traditionnelle de Chad Rowan, alias Taro Akebono. Le signe, pour cette superstar d'origine hawaïenne, que son départ à la retraite, annoncé le 22 janvier en raison de blessures persistantes au genou, est désormais définitif. Le point d'orgue d'une reconversion qui passionne le Japon tout entier.

Premier lutteur d'origine étrangère à accéder en 1993 au titre de «Yokozuna», le rang le plus élevé dans la hiérarchie impitoyable du sumo, qu'il a conservé au cours de 73 tournois consécutifs, Akebono devra en effet choisir. Ses supporters l'encouragent à fonder sa propre écurie de lutteurs. Des agences publicitaires de l'Archipel lui proposent des contrats mirifiques. Des élus de Hawaii lui suggèrent de revenir dans son île natale pour se lancer dans la politique. Une autre vie pour celui dont le nom rime, depuis son arrivée à Tokyo il y a quinze ans, avec les rites immuables du ring et les règles implacables imposées par son «Heya» (entraîneur) Azumazeki, lui aussi d'origine américaine. «Akebono est un symbole, confirme Eiji Yasuida, du quotidien «Tokyo Shimbun». S'il quitte le monde du ring, les autres lutteurs d'origine étrangère et beaucoup de ses fans le vivront comme une trahison.»

A 31 ans, Taro Akebono incarne la mutation difficile du monde très fermé de la lutte traditionnelle nippone, qui compte maintenant une cinquantaine de lutteurs immigrés venus d'Hawaii, de Corée, de Chine, voire de Mongolie. Car contrairement à ses rivaux bien moins titrés, Akebono n'a pas de «Tanimachi», de riche sponsor prêt à veiller sur sa nouvelle carrière. En dépit de ses onze tournois remportés, les grandes compagnies japonaises boudent ce géant de 2,03 mètres pour 230 kilos, naturalisé japonais en 1996. Les quelques milliardaires nippons connus pour couvrir d'une pluie de yens la plupart de ses concurrents préfèrent demeurer à l'écart. Même l'Association nationale de sumo se montre divisée à son égard.

Le contentieux remonte à 1995. Promu deux ans plus tôt soixante-quatrième Yokozuna, l'immigré Akebono, qui ne parlait pas un mot de japonais lors son arrivée dans l'Archipel, annonce publiquement son idylle avec une présentatrice vedette de la TV, Yu Ahaira. Le monde clos du sumo encaisse, mais n'en pense pas moins. Une femme de sumotori de ce rang doit être une épouse parfaite, capable de gérer et d'organiser la vie de la future écurie que fondera le champion. Elle doit avoir la poigne pour «tenir» les lutteurs stagiaires, qui, jusqu'à leurs premières victoires, dorment en dortoir, sont interdits de sortie et doivent servir sans discuter les vedettes de l'équipe. Or Yu Ahaira, pimpante animatrice, est à l'opposé de ce cliché. Pire: Akebono choisit alors de quitter son écurie pour emménager dans une villa d'un quartier chic, à l'ouest de Tokyo. Son rang de Yokozuna lui en donne le droit. Mais il a brûlé les étapes.

Sa séparation, deux ans plus tard, puis son mariage avec une Américaine d'origine japonaise, Christine Reiko, n'y changeront rien. Des rumeurs jamais vérifiées l'accusent d'avoir soudoyé certains de ses adversaires. «L'affaire Akebono est un mélange de fierté bafouée et d'imprudence de sa part. Il a été trop fort, trop vite», se risque Shinichi Oya, un autre commentateur. Un passif remonté à la surface depuis l'annonce de son départ à la retraite. Akebono percevra certes, comme tous les autres champions, un pactole d'environ 100 millions de yens (1,6 million de francs environ), plus une très confortable prime. Mais il n'est pas certain d'obtenir un «Kabu», le permis indispensable à l'ouverture d'une écurie, dont le prix est estimé à environ 500 millions de yens. «Ceux qui lui en veulent le font languir. Au «Kokugikan» (le siège de l'Association nationale de sumo, à Tokyo), les couteaux sont tirés», poursuit le journaliste. «Akebono est resté tellement effacé à ses débuts que les Japonais en ont fait une icône. Ils n'ont pas compris qu'il rue ensuite dans les brancards», commente Saleeva Atsinoe, alias Konishiki, l'un des premiers sumotoris étrangers à avoir déserté les rings pour les plateaux de TV nippons.

Konishiki sait de quoi il parle. Ancien «Ozeki» (le deuxième rang derrière «YokîÎles Samoa a lui aussi défrayé la chronique. En 1992, le colosse, qui vient de remporter une éclatante saison, apprend qu'il ne sera pas promu au titre suprême. Il accuse l'Association nationale de sumo de «racisme», claque la porte et devient une vedette de la TV nippone en posant, déguisé en bouteille de whisky ou en lapin rose, pour des publicités de jus de fruits et d'alcool. Le ton monte. Les journaux nationalistes de l'Archipel dénoncent «l'invasion étrangère» et déplorent le nouveau style de lutte importé par ces «Gaijin» (étrangers), accusés de combattre avec leur poids et leur stature sans recourir aux techniques ancestrales. La bataille du sumo est engagée. Konishiki, devenu une vedette médiatique, finit par obtenir à l'arraché la licence d'entraîneur qu'il réclamait. «Le choix d'Akebono va être décisif. S'il quitte le sumo, les nationalistes du ring recommenceront à dénoncer les déserteurs étrangers», s'inquiétait récemment un jeune lutteur coréen.

L'intéressé, lui, a choisi de se taire. Depuis l'annonce de sa retraite devant les caméras, Chad Rowan réfléchit et fuit les journalistes. Son corps le fait souffrir. Ses douleurs aux genoux l'obligent à perdre d'urgence du poids. Une photo l'a montré en train de jouer avec ses deux enfants. «La préparation de la cérémonie rituelle de septembre, affirme son entraîneur, est son unique préoccupation.» Akebono pour l'heure, rime encore avec sumo.