L’histoire d’une ligue de football fermée réunissant les meilleures équipes européennes fut longtemps celle d’une menace. Durant des décennies, les clubs riches l’ont brandie pour parvenir à leurs fins. Si les instances ne devaient pas servir leurs intérêts, alors ils s’en iraient créer leur compétition parallèle avec leurs audiences (les plus grandes), leurs supporters (les plus nombreux) et bien sûr leurs joueurs (les meilleurs).

Voilà quelques mois que la menace est de nouveau agitée en vue de la réforme de la Ligue des champions. Mais celle-ci a été adoptée par l’UEFA sans satisfaire aux exigences de certaines grandes maisons du football continental. Alors elles ont mis la menace à exécution.

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Dimanche soir, douze clubs ont annoncé le lancement de la «European Super League», compétition semi-fermée qui mettra chaque année aux prises ses quinze membres fondateurs (dont trois restent à trouver) et cinq équipes qualifiées ou invitées, selon un modus operandi qui n’a pas été dévoilé. Le projet est très concret: la société mère a été créée, le financement de 4 milliards d’euros est assuré par la banque d’affaires JP Morgan et le coup d’envoi est prévu «dès que possible».

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Sont à ce stade impliqués six clubs anglais (Arsenal, Chelsea, Liverpool, Manchester City, Manchester United, Tottenham), trois italiens (AC Milan, Inter Milan, Juventus) et trois espagnols (Atlético Madrid, Barcelone, Real Madrid). Tous alléchés par la perspective d’engranger 400 millions d’euros chacun chaque année, soit environ quatre fois les gains d’un vainqueur de la Ligue des champions.

Le sport «à l’européenne»

C’est bien cette compétition que la Super League, appelée à se dérouler en semaine, concurrencera en premier lieu. En la privant d’une bonne partie de ses meilleures équipes, elle remettra en cause l’attractivité sportive et commerciale de la «C1». Mais en se barricadant dans une compétition semi-fermée, ses promoteurs bafouent surtout une certaine idée du sport «à l’européenne», où le spectacle et le business n’ont pas eu raison des principes de qualification, de promotion, de relégation. Où le club riche peut à l’occasion être absent de la scène continentale. Où le champion du petit pays peut parfois s’inviter.

Cela fait belle lurette que le football continental a été redéfini par les rapports de force économiques. Actuellement, l’Espagne, l’Angleterre, l’Italie et l’Allemagne qualifient directement quatre équipes pour la phase de poules de la Ligue des champions alors que les champions de nombreuses ligues doivent en passer par plusieurs tours de barrage. Mais le chemin existe, et cela fait toute la différence avec le projet de Super League, qui promet de figer un ordre établi… autant que sportivement contestable. La dernière participation de l’AC Milan à la C1 remonte par exemple à la saison 2013-2014.

Des supporters aux politiques

Hormis dans les communiqués extatiques du «club des 12», le projet fait ainsi l’unanimité contre lui. «Je suis tombé amoureux du football populaire, avec le rêve de voir l’équipe de mon cœur se mesurer aux meilleurs. Si cette Super League voit le jour, ce rêve est terminé», écrit ainsi le milieu de terrain du PSG Ander Herrera sur Twitter.

De nombreux autres joueurs et anciennes gloires ont joint leur voix à la sienne. Sir Alex Ferguson, peu coutumier des petites phrases, a déclaré à Reuters que «parler d’une Super League, c’est s’éloigner de 70 ans de football de club européen». Les associations de supporters, même celles des clubs impliqués, sont au diapason.

Pour mesurer la portée de ce qui se joue, il faut ajouter les inquiétudes émanant du monde politique, de l’Elysée au premier ministre britannique, Boris Johnson, en passant par le gouvernement espagnol. Lundi, le haut responsable grec de l’UE, Margaritis Schinas, a également jugé le projet contraire aux valeurs européennes de diversité et d’inclusion.

Mais pour les promoteurs de la Super League, les critiques les plus sérieuses restent celles du milieu. Il y a d’abord tous les clubs qui auraient pu souhaiter, sinon revendiquer, une place dans l’aventure mais se sont abstenus: le PSG, le Borussia Dortmund, Porto, le RB Leipzig…

Bataille juridique

Président du Bayern Munich, troisième club du monde par ses recettes, Karl-Heiz Rummenige a vigoureusement pris ses distances avec l’entreprise en plaidant le raisonnable: «Je ne crois pas que la Super League va résoudre les problèmes financiers causés par la pandémie. Tous les clubs européens devraient plutôt travailler de manière solidaire pour s’assurer que leurs coûts structurels soient ramenés au niveau des revenus, de manière à rendre le football européen plus rationnel.»

Et puis il y a les instances officielles, qui font front commun derrière l’UEFA, dont le président slovène, Aleksander Ceferin, a déclaré lundi que la création de la compétition semi-fermée était «une proposition honteuse» de clubs «guidés par l’avidité». Pire: «Un crachat au visage de tous les amoureux du football».

Au-delà des mots, la bataille s’annonce surtout juridique. Dès dimanche, l’UEFA et les ligues concernées ont annoncé leur intention d’exclure les clubs participant à la Super League de toutes les compétitions nationales et internationales, et même d’empêcher leurs joueurs d’évoluer en sélection (et donc de participer à l’Euro ou à la Coupe du monde entre autres). Mesures «illégales», rétorquent les intéressés, qui entendent continuer à disputer leurs championnats respectifs. Ils ont d’ores et déjà annoncé la mise en œuvre d'«actions protectrices».

Quels stigmates leur acte de sécession laissera-t-il au football européen? Dans les colonnes de L’Equipe, initiateur de la Coupe d’Europe dans les années 50, Vincent Duluc prévient: «S’ils vont au bout de leur projet, on ne leur pardonnera pas. Et s’ils renoncent, non plus.»


Comparatif: deux compétitions concurrentes

A compter de 2024, la Ligue des champions de l’UEFA impliquera 36 équipes (contre 32 aujourd’hui). Elles disputeront chacune dix matchs au sein d’une poule unique, dont le classement déterminera les participants au deuxième tour. Plus classique, celui-ci sera organisé en rencontres aller-retour. Ce format permet de porter à 225 le nombre de matchs de la compétition, 100 de plus qu’à l’heure actuelle.

De son côté, la Super League européenne prévoit de réunir «dès que possible» 20 formations (les 15 clubs fondateurs et 5 invités par année), qui seront réparties entre deux poules de 10 au sein desquelles elles s’affronteront toutes deux fois, avant de passer à des barrages, puis aux quarts de finale, etc. Les deux compétitions sont appelées à se dérouler en semaine, du mardi au jeudi.