Sport business

Surenchère salariale dans le hockey suisse

Parce qu’ils sont peu à pouvoir prétendre à une place dans l’élite, les joueurs suisses ont vu leur salaire grimper de manière continue depuis les débuts du professionnalisme. Les clubs sont à la fois coupables et victimes

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Un précédent article: La grimpe, du sport de niche au marché de masse

En Suisse, les bonnes manières commandent de ne pas s’épancher sur ses revenus. C’est valable dans tous les domaines, et le sport n’échappe pas à la règle: en hockey sur glace, les salaires des joueurs professionnels sont scrupuleusement tus. Mais en marge de l’actualité de cette fin d’année, entre enchaînement de matchs et négociation de contrats pour la saison prochaine, ce tabou s’invite dans toutes les discussions. Parce que la rémunération des joueurs à passeport rouge à croix blanche explose depuis quelques années.

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Aujourd’hui en National League (première division), les meilleurs Suisses peuvent gagner jusqu’à 800 000 francs annuels. C’est autour de ce montant qu’aurait été négocié le futur contrat de Grégory Hofmann, qui passera de Lugano à Zoug en vue de l’exercice 2019-2020. Mais l’augmentation des salaires ne concerne pas que les stars appelées à faire la différence: même les joueurs dits «d’utilité», composant les troisième et quatrième lignes d’une équipe, peuvent aujourd’hui prétendre à empocher plus de 200 000 francs par saison.

Depuis les balbutiements du professionnalisme à la fin des années 1980, la rémunération moyenne des hockeyeurs suisses a suivi une courbe de croissance linéaire. De 150 000 francs environ pour les joueurs nés entre 1963 et 1972, elle est passée à 220 000 francs pour ceux de la génération 1983-1992, a constaté le sociologue du sport Orlan Moret en réalisant sa thèse de doctorat. Sa dernière collecte de données scientifiques remonte à 2012, mais «rien n’indique que la tendance a changé», dit aujourd’hui cet ancien attaquant de Ligue nationale B.

Réservoir très limité

Les observateurs soutiennent au contraire qu’elle s’est accentuée. Le salaire moyen en National League aurait augmenté d’environ 50% au cours des dix années passées. Ces derniers mois, de nombreuses voix se sont fait entendre pour constater, et déplorer, une certaine surenchère. Personne n’a encore trouvé la solution miracle pour contenir l’inflation des rémunérations.

Elle trouve son explication dans les particularités de l’élite du hockey suisse. La National League est, derrière la NHL nord-américaine et la KHL est-européenne, l’un des meilleurs championnats du monde. Mais le réservoir de joueurs locaux qui ont le niveau pour y évoluer est très limité. Le football s’appuie sur quelque 250 000 licenciés pour alimenter les dix équipes de Super League. En hockey, il n’y a que 30 000 pratiquants derrière les douze formations de National League, qui sont en plus très limitées dans leurs recours à des renforts étrangers: il ne peut y en avoir que quatre sur les 22 places disponibles sur la feuille de match.

En d’autres termes, le hockey a besoin de plus de joueurs suisses de haut niveau que le football, à partir d’une base beaucoup moins large. Forcément, les bons éléments sont rares. Et, comme tous les clubs sont susceptibles de solliciter les mêmes, les enchères montent inexorablement. C’est la simple loi de l’offre et de la demande.

Plus d’étrangers? C’est non

A la mi-novembre, les clubs de National League ont rejeté la proposition, formulée par le CP Berne, de porter le nombre de renforts étrangers autorisés de quatre à six. L’idée était qu’en réservant moins de places aux joueurs suisses, la concurrence entre eux augmente, leurs prétentions baissent et avec elles les charges salariales des clubs aussi. «La discussion est d’autant plus urgente qu’il y a maintenant une trentaine de joueurs suisses en Amérique du Nord. Il y a de moins en moins de hockeyeurs compétitifs pour nous, les clubs. Nous n’avons pas le même réservoir que les Scandinaves», détaillait dans la NZZ le directeur général du club bernois, Marc Lüthi. Neuf des douze clubs ne l’ont pas suivi, convaincus que l’élargissement du quota de renforts internationaux permettrait surtout aux formations les plus riches de recruter davantage de joueurs dominants.

Dans ce camp figurait notamment le HC Fribourg Gottéron. Son directeur, Raphaël Berger, estime qu’il y a sur le sujet de la hausse des salaires – qu’il ne conteste pas – «un faux débat» alimenté en partie par «ceux qui contribuent à faire monter les prix». «Ces dernières années, les revenus des clubs ont augmenté grâce aux droits TV, à la diversification des activités et au développement d’offres VIP, énumère-t-il. Or, à chaque fois qu’un club parvient à augmenter ses rentrées d’argent, cela profite aux joueurs.»

Pour contenir l’augmentation des rémunérations dans le hockey suisse, différentes mesures sont évoquées: introduction d’un «plafond salarial», réduction du nombre de joueurs sur la feuille de match, publication des salaires des joueurs, etc. La plupart sont inspirées des pratiques nord-américaines… et incompatibles avec la réalité suisse. Pour Raphaël Berger, il n’y a pas nécessairement «de grandes mesures à prendre» si chacun se responsabilise. «Au final, ce n’est ni l’agent ni le joueur qui inscrit le montant du salaire sur le contrat, c’est le club. Alors, tant que quelqu’un sera prêt à mettre plus d’argent sur la table pour faire la différence, le phénomène de hausse des salaires ne se résorbera pas. C’est aussi simple que cela.»

Deuxième division précarisée

Et cela cache une autre réalité, repérée par le sociologue Orlan Moret. Pendant que les hockeyeurs de National League ont vu leur fiche de paie s’étoffer, le statut des joueurs de Swiss League (ex-Ligue nationale B) s’est précarisé. Le salaire moyen annuel de la génération 1963-1972 était de 75 000 francs, il est passé pour les joueurs nés entre 1983 et 1992 à 50 000 francs. «Avant, il était possible de mener une carrière intéressante en LNB, relève le Valaisan. Certains joueurs pouvaient prétendre à un salaire très correct de 100 000 francs mais, avec le temps, c’est devenu de plus en plus rare.» De la deuxième à la première division professionnelle du hockey suisse, le salaire moyen est aujourd’hui près de cinq fois plus élevé.

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