Les corps et leurs mouvements

Surf, glisse, «juice» et décadence

«Les garçons de l’été», de Rebecca Lighieri, comme «Jours barbares», de William Finnegan, montrent combien le surf porte en lui le sel de la tragédie, explique le sociologue Pierre Escofet dans une chronique qui ouvre une série sur le sport et la littérature

Les deux frères Thadée et Zachée sont, si j’ose dire, sur le même bateau. Ils aiment le surf et excellent dans cette discipline. Les parents, pharmaciens, bien installés à Biarritz dans leur style de vie très bourgeois, ne savent bien sûr rien refuser à leurs deux soleils, si beaux et si intelligents que, ma foi, ils en donnent le vertige. Ils accèdent donc à leur demande: un été de surf sur l’île de la Réunion, objet de toutes les convoitises.

Les deux frères stellaires sont donc bien sur le même bateau. Mais, assis sur sa planche, les jambes ballantes barbotant dans l’eau, en attente d’attaquer un dernier ride qui couronnera une superbe session, ne voilà-t-il pas que Thadée perd un membre, qui est aspiré et coule dans l’eau. La question qu’appelle immanquablement la comptine populaire ne peut pas se faire attendre. Que reste-t-il ou, pour être au plus près de l’esprit du dernier roman de Rebecca Lighieri – «Les garçons de l’été» – qui reste-t-il? En vérité, plus personne… ou presque. Car, à partir de là, tout part à vau-l’eau.

L’euphorie porte sa tragédie

S’il est une tentation à laquelle aucun surfer ne résiste jamais trop longtemps, c’est bien celle de la dernière sortie, lors même que, comme le formule Thadée, «on s’est déjà mis trois heures de vrai bon surf dans la tronche». Dans cette activité, l’euphorie d’une session réussie porte avec elle le ride funeste, celui de trop, celui de toutes les tragédies. L’accident de Thadée, que chacun imaginera aisément dans ce contexte, le révèle lentement aux autres, mais pas à lui-même. Thadée est aussi beau qu’un soleil. Mais c’est un soleil noir. Et il n’ignore rien du monstre qui l’habite. En revanche, la surprise est bien grande pour tous les autres personnages du roman. Tandis que Thadée s’affirme dans sa véritable condition, son entourage, lui, le découvre, le subit et vacille. La petite sœur, la copine, les parents et Zachée le petit frère, dans une sorte de construction polyphonique des témoignages, livrent leur point de vue. Certains résistent, d’autres s’enlisent, tous, hormis Thadée, changent d’état. La mort rôde. La famille se désagrège. Tout part en guenilles.

Même si le titre à la connotation sucrée, «Les garçons de l’été», de Rebecca Lighieri n’est pas une littérature magnifiant la douceur des vacances au bord de mer. A rebours, ce roman nous confirme ce dont le très culte «Jours barbares» du journaliste politique américain William Finnegan nous avait déjà amplement convaincu de manière, il est vrai, plus ethnographique: le surf peut aussi ne rien avoir à faire avec le soleil, la plage, les fêtes au bord de l’océan et autres langueurs érotiques de fin de soirée quand les jeunesses amoureuses s’abandonnent aux foucades de leurs désirs. Ce sport, qui est surtout une quête, nous donne à découvrir autre chose que la symbolique un peu simplette véhiculée par les sponsors autorisés.

La quête du «juice»

Quand, comme le fait Rebecca Lighieri, on s’empare vraiment de cette autre chose pour en faire un enjeu littéraire, on apprend finalement ce que corrobore l’histoire des eaux mêlées entre sport et littérature: la littérature, pour des raisons de prestige symbolique, ne métabolise le sport qu’à certaines conditions. Et le sport, pour sa part, ne se laisse romancer que si et seulement si. Et c’est, je crois, une autre des grandes forces du roman de l’avoir compris: Lighieri ne gagne son propos que parce qu’elle confine à sa juste place le rôle du surf dans son récit.

Un autre sport aurait-il pu servir de pareil détonateur littéraire à la propagation systémique du chaos dans cette famille très bourgeoise, en apparence si solide dans ses fondements? Un regard un peu instruit sur l’imaginaire symbolique et anthropologique du sport nous incline à dire non: tout ce qui glisse, ondule, et qui se déploie dans des espaces extérieurs sans limites horizontales, tous les sports qui composent avec l’instabilité des forces naturelles portent en eux le «juice». Comme l’explique plus spécifiquement William Finnegan: «Dans les veines du surf coulait et coule encore une dose de violence. Je ne parle pas des durs à cuire qu’on peut rencontrer dans l’eau […]. Non, je vous parle de la magnifique violence des déferlantes. Les surfeurs appellent cette puissance le juice – le jus – et quand les vagues deviennent sérieuses, le juice devient l’élément critique, l’essence même de ce que nous sommes venus chercher pour nous mettre à l’épreuve.»

Une force dévastatrice

Qu’il en soit la base, qu’il le soutienne, qu’il le dirige, qu’il en règle le mouvement, qu’il métaphorise l’instabilité potentielle de nos conditions d’existence, le surf n’est pas, pour dire les choses de manière un peu scolaire, le thème principal de ce roman. Mais, sans lui, le propos de Lighieri n’aurait peut-être pas cette force toute dévastatrice. Il arrive ainsi que des vérités monstrueuses ne se révèlent comme telles qu’après s’être frotté à des épreuves qui ont la puissance de l’ordalie.

En réalité, comme pourra s’en convaincre le lecteur, Thadée et Zachée n’ont jamais, mais alors vraiment jamais, été sur le même bateau.

Publicité