Après la mise à l’arrêt de la planète sportive en 2020 du fait de la pandémie mondiale, l’année 2021 se présente comme une année à haut risque pour le Comité international olympique (CIO). Depuis la déclaration d’un nouvel état d’urgence à Tokyo le 7 janvier 2021, la question est en effet de nouveau posée de la tenue des Jeux olympiques au Japon malgré leur report d’un an. Gageons que les parties prenantes sauront mettre à profit les progrès de la vaccination pour réussir cet événement-monde. Le pays du Soleil levant et le CIO, comme leurs partenaires économiques et médiatiques, pourront ainsi sauver la face, donner un bel exemple de résilience par le sport, s’assurer des rentrées financières et offrir aux athlètes comme aux spectateurs l’occasion d’un réenchantement.

Rendre l’olympisme compatible avec la démocratie

Mais, de notre point de vue, le véritable enjeu est ailleurs. Et il est d’une portée beaucoup plus considérable pour le sport international et, d’une certaine manière, pour le sort de l’humanité: rendre une fois pour toutes compatible l’olympisme avec la démocratie, en particulier avec la défense des droits humains et des libertés tels que définis en 1948 par l’ONU. Car les Jeux olympiques, malgré les utilisations politiques que peuvent en faire les gouvernements qui les accueillent, s’offrent comme le seul moment spectaculaire et ludique, certes fictionnel, où les peuples du monde se rencontrent, s’amusent et se reconnaissent.

Ils présentent cet avantage d’être des compétitions à la fois internationales, au sens où les athlètes portent des maillots nationaux, et transnationales puisque ces mêmes athlètes peuvent être transformés en icônes mondiales en assumant leurs origines et leurs identités. Rien de tel à l’ONU qui fonctionne comme un forum où les diplomaties d’Etat s’affrontent plus qu’elles ne coopèrent. Or, les menaces sont nombreuses qui planent sur ledit mouvement olympique.

Des espaces de rencontre

Invariablement, depuis les années 1920, bien des fédérations sportives internationales ont tenté de faire cavalier seul, à l’instar de la FIFA, qui a lancé sa coupe du monde de football dès 1930. Il faut aussi compter avec les ligues professionnelles, dominatrices aux Etats-Unis, et dont le modèle tend à se diffuser en Europe et en Asie au détriment du principe pyramidal des fédérations. N’oublions pas non plus les entreprises multinationales, comme Red Bull, et les grands médias qui sont capables d’inventer de toutes pièces un événement sportif et de l’imposer dans le calendrier mondial. Enfin, le CIO doit apprendre à compter avec les athlètes eux-mêmes dès lors qu’ils s’organisent en syndicats professionnels à l’échelle mondiale, comme les joueurs de golf depuis les années 1930 ou de tennis depuis 1968.

Certes, on pourrait fort bien imaginer une planète sportive sans Jeux olympiques, ni fédérations sportives internationales, ni même CIO. Somme toute, il n’existe aucune entité régulatrice à l’échelon international en matière de création culturelle. Imagine-t-on des fédérations internationales de jazz ou bien de théâtre qui affilieraient musiciens et acteurs dans le cadre de clubs et à des fins de rivalité? Alors quel est l’intérêt de conserver toutes ces organisations sportives si ce n’est à des fins démocratiques et émancipatrices? Non pas tant pour imposer des modes de pensée, des manières d’être avec son corps, ou bien des formules moralisatrices, mais pour offrir des espaces de rencontre fondés sur le bénévolat, sur le principe un membre/une voix et ouverts à l’altérité.

Assumer son passé

Autrement dit, devant les nouvelles menaces que font peser les dictatures et les pulsions antidémocratiques sur la marche du monde, il est urgent que le CIO accomplisse son aggiornamento historique, idéologique et institutionnel tant pour assurer sa survie que pour fixer un nouveau cap sportif et démocratique à l’humanité. Après avoir accompli sa mue économique sous les présidences de Killanin et de Samaranch, et alors qu’il est engagé dans une réforme de son programme sportif qui lui fera abandonner à terme bien des disciplines sportives du monde d’avant, le CIO doit entrer de plain-pied dans l’ère démocratique. Pour cela, plusieurs réformes nous semblent nécessaires.

D’abord, il doit en finir avec sa manie d’histoire officielle qui lui fait passer sous silence, entre autres, l’orchestration nazie des Jeux de Berlin 1936 ou les boycotts des Jeux de Moscou 1980 et de Los Angeles 1984, et qui l’empêche d’honorer les athlètes afro-américains ayant brandi leurs poings sur le podium de Mexico 1968. Assumer son histoire, c’est pouvoir regarder l’avenir. Le CIO doit aussi améliorer sa manière de se protéger des intrusions politiques ou commerciales en son sein. Avant d’opérer des réformes démocratiques plus profondes, il pourrait utiliser le principe de cooptation de ses membres pour recruter de grands dirigeants sportifs qui soient des défenseurs reconnus des droits humains.

D’une pierre deux coups

Un tel renouveau démocratique lui donnerait aussi l’occasion de régler la question de la liberté de parole des athlètes dans l’espace olympique qui leur est actuellement refusée en vertu de sa règle 50. Pour éviter que le stade ne se transforme en capharnaüm politique, ce que personne ne souhaite a priori, le CIO devrait intégrer dans sa Charte la référence explicite à la Déclaration universelle des droits de l’homme. D’une pierre, deux coups. En opérant une distinction entre les opinions politiques qui relèvent du for privé et les droits humains qui appartiennent à l’humanité tout entière, il ferait ainsi barrage au relativisme des dictatures qui dénoncent la Déclaration onusienne du 10 décembre 1948 comme un outil de domination forgé par l’Occident.

Le président du CIO pourrait alors se poser en défenseur des droits individuels et des libertés et protéger ainsi les membres du CIO et les athlètes qui seraient menacés dans leurs propres pays. En devenant compatible avec les droits humains, l’olympisme pourrait en finir avec ses démons et devenir, pourquoi pas, un mythe démocratique et émancipateur.