Christophe Pellandini est un homme heureux. Trois des nageuses qu'il entraîne au Tessin, dans son club d'Atlantide Agno (Flavia Rigamonti, Chantal Strasser et Agata Czaplicki) s'apprêtent à participer aux Jeux de Sydney. Et les deux premières représentent deux des plus grands espoirs de médaille suisse à Sydney, après avoir réussi un doublé historique sur 800 m libre aux récents championnats d'Europe d'Helsinki. A l'occasion des championnats suisses qui se disputent à Vevey de jeudi à dimanche, et avant de prendre en main les destinées de Genève-Natation fin septem-bre, il livre son regard sur l'évolution de la natation en Suisse et les prochains JO.

Le Temps: A un peu plus d'un mois des Jeux, qu'attendez-vous de ces championnats suisses?

Christophe Pellandini: Pour être franc, pas grand-chose. Les sélections sont déjà faites. Nous avons planifié la saison en prévoyant deux pics de forme: lors des championnats d'Europe d'Helsinki, il y a un mois, et lors des Jeux olympiques. Il s'agira avant tout pour les sélectionnés de confirmer leur supériorité et de se tester.

– Tout le monde attend un exploit de Flavia Rigamonti, voire de Chantal Strasser, à Sydney. La pression doit être énorme.

– Elle l'est. Je crois qu'il est inutile de l'ignorer. La pression permet de maintenir une sorte d'état de mobilisation chez les nageurs. Mais il faut aussi s'en protéger. Aujourd'hui (ndlr: lundi), vous êtes le dixième journaliste qui me téléphone. Flavia, elle, a terminé la semaine passée épuisée. A force d'accepter des sollicitations en marge de ses deux entraînements quotidiens, elle n'arrive plus à tenir le rythme. Ces prochaines semaines, nous devrons en tenir compte.

– Jamais l'équipe suisse n'a paru aussi forte depuis l'époque des Halsall, Volery et autre Dagon, il y a une quinzaine d'années. Comment expliquer cette renaissance?

– Il n'existe pas d'école suisse de natation qui «fabrique» des champions à jets continus, et la petitesse du pays limite le réservoir de talents. A mon sens, deux aspects peuvent expliquer la qualité de la natation suisse actuelle. D'une part, l'émergence d'une génération spontanée. Des nageurs – les Rigamonti, Strasser, Czaplicki, Lütolf, Novy – nés au début des années 80, qui ont toujours eu envie de travailler et qui ont progressé ensemble, provoquant une émulation. D'autre part, depuis six ou sept ans, plusieurs clubs ont décidé de se professionnaliser. Bâle, Uster, Vevey et Agno ont aujourd'hui des entraîneurs professionnels. A Agno, nous sommes allés encore plus loin. En 1995, avec le père d'Agata Czaplicki, lui-même ancien champion de natation, nous avons créé le seul club privé professionnel de Suisse, doté d'un conseil d'administration et de structures modernes: école de natation, piscine, fitness, sauna…

– Aujourd'hui, sur les 60 nageurs de votre club, 9 sont en équipe nationale…

– Il n'y a pas de miracle. Pour réussir dans la natation, il faut travailler davantage que les autres. Or à Agno, les nageurs s'entraînent deux fois par jour; dans la plupart des autres clubs de Suisse, six fois par semaine. Nous sommes aussi deux entraîneurs professionnels expérimentés, présents dans le milieu depuis plus de vingt ans. Il ne faut rien négliger. La natation est un sport exigeant, les nageurs doivent cumuler les qualités mentales: ambition, amour-propre, intelligence, résistance à la douleur, mais aussi capacité de mener plusieurs activités de front. Car nous ne voulons pas faire de nos nageurs des professionnels à 100%. Nous les encourageons à suivre une formation. C'est le cas de Flavia Rigamonti, qui a obtenu de pouvoir échelonner sa dernière année de maturité sur deux ans et qui passe 15 heures par semaine à l'école. Agata Czaplicki fréquente aussi le gymnase. Quant à Chantal Strasser, elle possède un diplôme de commerce, et elle suivra un stage pour obtenir une maturité commerciale après les JO.

– Pourquoi ne pas tenter le pari du professionnalisme total?

– D'abord parce que la natation est un sport peu médiatisé en Suisse, et que les sponsors ne se bousculent pas. D'autre part, il nous paraît important que les nageurs sortent un peu de leur milieu sportif, voient autre chose et se changent les idées. Enfin, la reconversion est une étape fondamentale dans la vie d'un sportif. Certains membres de la grande équipe de Suisse des années 80 ont rencontré pas mal de difficultés à la fin de leur carrière.

– Sur le plan sportif, quel sera votre objectif à Sydney?

– Je crois que cette équipe nationale peut légitimement avoir des ambitions. Les neuf nageurs suisses sélectionnés pour les Jeux l'ont été grâce à des temps qui leur auraient permis de se classer entre la huitième et la seizième place aux derniers Jeux d'Atlanta. Inutile de le dissimuler: après avoir remporté le titre européen, Flavia visera une médaille. Pour Chantal et quelques autres, le but sera une qualification en finale. A partir de là, tout est possible. Mais la concurrence sera terrible: en Australie, où la natation est un sport national et où le public sera très présent, les nageurs locaux ne laisseront sans doute que des miettes aux autres. Les Russes, avec Popov, les Américains et les Hollandais seront également très forts. Il faudra donc essayer de se glisser entre les stars de ces nations pour participer à la fête. Le défi est plutôt

stimulant.