Saut à ski

Sylvain Freiholz, à propos de Ryoyu Kobayashi: «La réussite en saut à ski est toujours impalpable mais moins aléatoire»

Le Japonais Ryoyu Kobayashi est devenu dimanche le troisième sauteur à ski à remporter toutes les épreuves de la Tournée des Quatre Tremplins. Un exploit rare, mais de moins en moins inaccessible, explique l’ancien sauteur Sylvain Freiholz

Le Japonais Ryoyu Kobayashi est entré dans l’histoire du saut à ski en devenant, dimanche 6 janvier, le troisième homme à réussir le Grand Chelem: remporter les quatre épreuves de la prestigieuse Tournée des Quatre Tremplins. Vainqueur à Oberstdorf le 30 décembre, Garmisch-Partenkirchen le 1er janvier, Innsbruck le 4 et Bischofshofen le 6, Kobayashi (22 ans) rejoint dans les livres l’Allemand Sven Hannawald (2002) et le Polonais Kamil Stoch (2018). Septième et dixième l’an dernier aux Jeux olympiques de Pyeongchang, Ryoyu Kobayashi a éclaté cette saison en remportant huit concours sur les onze disputés. Les huit seules victoires de sa carrière. Pour autant, sa victoire n’est pas une surprise, estime l’ancien sauteur vaudois Sylvain Freiholz, consultant de la RTS sur la Tournée.

Le Temps: Que faut-il retenir de la victoire de Ryoyu Kobayashi?

Sylvain Freiholz: Cette année, pour la première fois, les dix meilleurs de la Coupe du monde devaient sauter en qualifications. C’était pour eux une pression supplémentaire, à laquelle un seul est resté complètement imperméable: Ryoyu Kobayashi, qui s’est permis de n’effectuer qu’un seul saut d’entraînement par tremplin, contre deux pour ses adversaires, qui se sont usés davantage. C’est le seul qui a osé faire ce pari.

Sur quoi fait-il la différence? La confiance?

A Bischofshofen, les conditions sont très mauvaises durant la première manche: il neige, ça souffle. Lui est en haut à attendre pendant trois minutes mais il reste zen et assure le meilleur saut possible compte tenu des conditions (quatrième), ce qui lui a permis d’attaquer en deuxième manche. Kobayashi était dans une forme incroyable. Il aurait pu changer de combinaison, changer de skis, qu’il n’en aurait pas été perturbé. Il se sentait plus fort et a pris un ascendant moral sur ses adversaires. Sur la Tournée, il y a un effet boule de neige: plus vous gagnez plus vous êtes en confiance, plus vous êtes en confiance plus vous gagnez.

Dans quelle mesure ses performances ont-elles eu un impact sur ses concurrents?

En saut à ski, dès les sauts d’entraînement, qui ne sont pas libres mais au contraire très cadrés – on part dans l’ordre inverse du classement de la Coupe du monde, la vitesse est définie, il y a des juges –, tout le monde s’observe, se filme. C’est un peu comme en formule 1: on calque sa stratégie sur celle du rival. Kobayashi, lui, s’est moqué de tout ce jeu et n’a suivi personne. Du coup, tous les autres l’ont épié pour chercher à comprendre. Par rapport à l’hiver dernier, où les Allemands et les Norvégiens étaient les leaders, la situation s’est radicalement inversée. Aujourd’hui, ce sont les grandes nations qui copient le Japon. C’est sympa parce que ça donne un joli renouveau au saut à ski.

Peut-on décrire l’école japonaise?

Enormément de pratiquants, beaucoup d’installations et des sauteurs très charismatiques, par leur style mais surtout par leur engagement. Kobayashi est dans cette lignée de sauteurs «kamikazes»: il est très agressif, saute avec beaucoup de vitesse. Les Japonais sont habitués à sauter à très basse altitude. Les tremplins au Japon sont situés juste au-dessus du niveau de la mer, avec un air très dense, des conditions souvent venteuses été comme hiver, ce qui oriente la technique de base vers la recherche de la portance. C’est très différent des conditions européennes et cela leur donne un style propre.

On est surpris de lire des portraits de Kobayashi comme s'il s'agissait d'une rock star…

C’est ce qui m’a marqué la première fois que je suis allé au Japon, surtout à Sapporo ou Hakuba: la forte médiatisation des sauteurs et leur relation avec le public. Kasai, qui saute toujours habillé en jaune et noir, a une «monstre» Ferrari jaune. Okabe est aussi un fou de grosses voitures. Ryoyu Kobayashi est déjà à leur niveau de popularité.

Il va changer de catégorie?

Dans le milieu, il va clairement passer de nobody à référence, en seulement quelques mois. Il ne vient pas de nulle part mais, cet hiver, il a pris une carrure impressionnante. Ce qui est très impressionnant, c’est qu’il ne gagne pas avec 20 mètres d’avance mais en étant chaque fois consistant, régulier, tactique. Cela montre la classe du bonhomme.

Comment expliquer que trois sauteurs aient réussi le Grand Chelem en dix-huit ans alors que personne n’y était parvenu les 49 saisons précédentes?

Au XXIe siècle, le règlement a évolué pour tendre à réduire la part de l’aléatoire. Il y a vingt ans, les compensations positives ou négatives en fonction du vent n’existaient pas. Lorsque j’ai commencé à sauter [au début des années 1990], les traces sur le tremplin étaient en neige damée et se dégradaient au passage des concurrents. Elles sont désormais en glace, refraisées entre chaque manche. Il y a aussi beaucoup moins de triche possible: les combinaisons et les skis sont contrôlés en haut et en bas des tremplins, la mesure de la distance se fait à la vidéo. Les juges de style étaient très peu suivis il y a encore dix ans; ils sont désormais sélectionnés et marqués à la culotte. Tout cela fait que le meilleur a plus de chance qu’avant de l’emporter.

A ce sujet, lire cet article de 2016: Pourquoi le sport est-il devenu hégémonique?

Et le meilleur, en saut à ski, c’est celui qui a les meilleures sensations?

Oui, mais pas seulement. La condition physique joue également beaucoup. Le matériel aussi. Il y a énormément de paramètres dans le saut à ski. Il faut arriver à tout mettre ensemble, parce que tout est lié. Si pour un petit détail un maillon casse, c’est toute la chaîne qui lâche. L’autre particularité du saut à ski, c’est que l’analyse se base d’abord sur du ressenti, sur des sensations. A part la vidéo, il y a peu de palpable, rien de véritablement concret sur lequel construire la performance. C’est pour cela que l’on voit des bons sauteurs tout d’un coup disparaître pendant trois semaines, un mois, un an. C’est assez difficile à vivre mais c’est aussi ce qui fait le charme de ce sport.

Puisque c’est impalpable, personne ne peut vous dire que ça n’existe pas. Est-ce cela qui incite un Simon Ammann à y croire encore?

Oui, dans le sens où, en saut, il y a toujours une lueur, une raison d’espérer. Mais ce qui motive encore Simon Ammann aujourd’hui, c’est le chemin plus que le but. Il a du plaisir à chercher, à échanger, à travailler. Il se nourrit de cette démarche.

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