Contrairement aux hommes à Val Gardena, les femmes sont restées sur leur faim ce week-end à Val-d'Isère, où le vent et les abondantes chutes de neige ont contraint les organisateurs à annuler les deux descentes programmées. Samedi, alors qu'elles étaient dans l'expectative d'une éventuelle course dimanche, les skieuses sont restées concentrées. A l'heure du thé, à l'issue d'un petit briefing avec Marie-Thérèse Nadig, Sylviane Berthod nous a reçus dans les salons de l'hôtel Christiana, le nid des Suissesses. Intelligente et nature, la Valaisanne, qui dispute sa neuvième saison, parle ouvertement des vicissitudes de sa carrière et de l'équipe de Suisse.

Le Temps: Quel état d'esprit règne au sein de l'équipe après un début de saison difficile?

Sylviane Berthod: Vu les résultats, ça tire forcément un peu la tronche de part et d'autre! On pratique un sport individuel qu'on doit vivre en équipe, alors on fait la part des choses. Mon début de saison n'a pas été excellent, mais correct, donc je ne dois pas me laisser influencer par le reste. Il faut être un peu égoïste sans que ça pénalise le groupe.

– Comment vit-on au quotidien en équipe alors que c'est du chacun pour soi sur la piste?

– C'est vrai que lorsque les résultats ne suivent pas ou qu'il y a des tensions, cela devient vraiment difficile. Parce que l'on vit ensemble 24 heures sur 24. Pendant la période estivale, ça se passe bien car tout le monde est détendu, mais dès qu'on arrive en période de compétition, c'est plus crispé. On a toutes des caractères forts, mais on essaie de se mettre en retrait lors d'un passage délicat pour rendre l'ambiance viable. Cette année, ça va bien. Personne n'essaie de sortir du lot et chacun y met du sien pour que ce soit harmonieux. Dès qu'il y a un problème, on le met sur la table et l'on en discute pour éviter que cela tourne au vinaigre.

– A quel moment une coéquipière devient-elle une rivale?

– Ma voisine de chambre, Fränzi Aufdenblatten, n'est plus ma «pote» à partir du moment où je suis dans le portillon de départ. Nous nous respectons et sommes solidaires, mais sur la piste nous ne nous faisons plus de cadeaux. L'individualisme reprend ses droits. Cela dit, je ne vais pas lui faire la tête si elle fait un meilleur résultat, ou inversement.

– Il paraît que vous passez du temps avec les Françaises. Est-ce un moyen de prendre de la distance par rapport à l'équipe?

– On passe souvent de longues heures à attendre dans les restaurants d'altitude. Dans ces moments-là, je préfère aller avec les Françaises que de rester à table avec les Suissesses. Ça me permet de parler d'autre chose. J'ai aussi des affinités avec des athlètes d'autres nationalités. Si l'équipe me pompe, j'ai des personnes auprès de qui me changer les idées.

– Certaines Françaises se plaignent d'une trop grande rigidité disciplinaire au sein de leur équipe et envient une Renate Götschl ou un Bode Miller qui peuvent se permettre d'aller boire une bière la veille d'une épreuve…

– J'approuve entièrement cette vision des choses. Je veux profiter de la vie. C'est une question de personnalité. Il y a des filles qui ont besoin d'être à 20 heures dans leur chambre, de regarder un film et de se concentrer. Moi, je troque ça volontiers contre une petite sortie. Aller prendre un verre avec des amis et m'amuser me permet de déconnecter pendant un moment plutôt que de passer la soirée à cogiter sur ma course.

– Mais n'est-ce pas mal vu?

– Si, c'est très mal vu. En fait, c'est bien vu tant que vous faites des résultats. Si ça marche, on considère que vous êtes une bonne vivante. Mais si vous ne faites pas de résultats, on vous traite de fêtarde et on vous dit que vous feriez mieux d'aller vous entraîner plutôt que de sortir. C'est comme ça qu'on est catalogué. Il faut essayer de zapper. Mais les gens ne comprennent pas qu'on a besoin de se libérer la tête.

– Qu'entendez-vous par les gens?

– Le public en général. Il y a aussi des entraîneurs qui ne partagent pas cette vision des choses. Et d'autres qui comprennent et acceptent tant qu'il n'y a pas d'abus. Chacun agit selon sa conscience. Parfois ça paie, parfois pas. Mais si je me loupe lors d'une course, je sais que ce n'est pas parce que j'ai bu une bière la veille au soir.

– L'année dernière, après une saison 2002-2003 difficile, vous avez décidé d'avoir recours à un préparateur mental…

– C'est toujours le cas. Ça m'aide de savoir qu'il y a quelqu'un de neutre à l'écoute, que je peux appeler n'importe quand. C'est une épaule sur laquelle m'appuyer pour souffler.

– Pensez-vous déjà aux Championnats du monde de Bormio?

– J'y pense sans vraiment me focaliser. Il faut appréhender chaque course les unes après les autres parce que le résultat de Bormio va dépendre du bagage avec lequel on arrive là-bas. Et en fonction des résultats obtenus, j'y serai sereine ou tendue.

– Avez-vous toujours l'intention d'aller jusqu'à Turin 2006?

– C'est clair que je vais y aller! En revanche, je suis incapable de dire ce qui va se passer après. J'avais dit que j'arrêterais après les Jeux de 2006, mais je ne pense pas qu'une fin de carrière se planifie à l'avance. C'est une décision qui doit venir de l'intérieur et faire son chemin.