Les dirigeants du sport se mobilisent. Echaudés par les conséquences de l'arrêt Bosman, qui a interdit les quotas de nationalités pour les joueurs étrangers en Europe, ils ne veulent pas, une nouvelle fois, être mis devant le fait accompli. La raison de cette mobilisation? La menace que brandit, pour l'instant officieusement encore, la Commission européenne (CE) sur les transferts qu'elle juge comme des entraves aux principes de libre circulation et de libre concurrence définis par le Traité de Rome. Selon le quotidien Le Monde, «la direction générale de la concurrence a pour objectif de libéraliser, d'ici à la fin de l'année, les allées et venues de joueurs entre les clubs». En d'autres termes, Bruxelles menace d'interdire les indemnités de transfert si aucun accord n'est trouvé rapidement, notamment avec les responsables de la Fédération internationale de football (FIFA).

Le football est le sport où les indemnités sont les plus importantes. Laissé au libre arbitre des clubs, le prix des joueurs n'a cessé de grimper depuis l'arrêt Bosman. Pour atteindre un record cet été, avec le transfert de Luis Figo de Barcelone au Real Madrid. Ce dernier, club pourtant surendetté, a déboursé la bagatelle de 100 millions de francs suisses pour s'offrir les services du joueur portugais.

Aujourd'hui, les séances de travail se multiplient. Mercredi, une réunion se tiendra à Zurich au siège de la FIFA. Elle réunira les représentants des clubs et des joueurs. Selon Joseph Blatter, président de la FIFA, il devrait en sortir une proposition commune que son organisation se chargera de transmettre à Bruxelles. Mais ce n'est pas tout. En France, les dirigeants sportifs font l'aller et retour entre leurs bureaux et le Ministère de la jeunesse et des sports. La ministre Marie-George Buffet a, en effet, décidé d'empoigner le problème des transferts, notamment des jeunes joueurs, avec autant d'énergie qu'elle en a dépensé pour lutter contre le dopage. Mardi, c'est le président français, Jacques Chirac, qui a été courtisé. L'homme d'Etat a en effet reçu pendant près d'une heure Juan Antonio Samaranch, président du Comité international olympique (CIO). Sujet des discussions: la lutte contre le dopage et la nécessité de prendre en considération l'aspect social du sport, soit ses spécificités qui n'en font pas un secteur économique comme les autres.

Ce n'est bien sûr pas l'avis de la CE. Deux points semblent aujourd'hui la chiffonner. Tout d'abord les indemnités. Celles-ci sont composées de deux parties distinctes. La première est le rachat du salaire que percevrait le joueur jusqu'au terme de son contrat. Selon les calculs du Monde dans le cas de Figo, il s'agirait de 4,5 millions de francs, soit trois années de salaires. Le reste, soit plus de 95 millions de francs, est aujourd'hui laissé à l'appréciation des clubs en négociation. C'est le caractère arbitraire de cette seconde somme que rejette la CE, car, dit-elle, elle peut être considérée comme une entente entre deux parties. Ensuite, Bruxelles rejette le fait que le joueur ne participe souvent pas aux discussions, ce qui entrave la libre circulation des travailleurs à l'intérieur de l'Union européenne. Selon le projet de la CE, seule la partie liée au rachat du contrat d'un joueur a sa raison d'être.

Un véritable scénario catastrophe pour le football professionnel actuel. Mais les plus touchés, outre les agents de joueurs qui verraient leurs honoraires chuter, seraient les petits clubs, ceux qui ont fait de la formation leur cheval de bataille (c'est le cas de nombreux clubs suisses). Ceux-ci n'auraient plus la possibilité de valoriser leur travail par des transferts qui souvent constituent une bonne part de leurs budgets. Selon la FIFA, ce créneau perdrait son attrait et les clubs y renonceraient. Guy Roux, ancien entraîneur d'Auxerre, estimait il y a dix jours que cela reviendrait à entériner «le pillage des clubs formateurs et des petits clubs qui ne pourront plus faire jouer les bons éléments qu'ils auront formés».

Sans compter que le fossé entre les plus riches et les autres risquerait bien de s'accroître, ouvrant la porte à des «championnats indépendants». Car les clubs fortunés ne renonceraient pas aux recrutements onéreux. Simplement, à la place de négocier entre eux, ils traiteraient directement avec les joueurs, pratiquant une surenchère salariale. C'est en tout cas ce que craint Serge Mesonès, chargé de mission du Ministère français de la jeunesse et des sports, lorsqu'il affirme que «l'indécence sera mensualisée».

On le voit, un consensus contre le projet européen semble se créer dans le monde du football. Seuls les joueurs voient d'un bon œil les initiatives européennes. Une position compréhensible puisqu'ils verraient leurs rémunérations augmenter et qu'ils seraient libres de quitter un club comme bon leur semble. Le 21 août, l'Union nationale des footballeurs professionnels français (UNFP) s'était réjouie en affirmant que celles-ci «permettent l'abolition de la dernière forme moderne d'esclavage».

Aujourd'hui, pour la FIFA et l'Union européenne de football (UEFA), il n'y a plus de temps à perdre. Elles doivent convaincre le plus rapidement possible la Commission européenne – pour cela, les dirigeants comptent beaucoup sur la présidence française à l'UE – qu'elles sont capables de mettre le football en conformité avec la loi, sans bouleverser totalement ce qui existe. Plusieurs pistes ont été lancées, comme la mise en place d'un système de licences réservant les compétitions nationales et européennes aux clubs bien gérés, le partage des indemnités de transfert entre l'ensemble des clubs par lesquels est passé un joueur ou encore un plafonnement des salaires. Reste à savoir si Bruxelles prendra acte de leurs propositions.