Au fait, c’est quoi le skeleton?

Il faut imaginer une vingtaine de jeunes Chinoises et Chinois se poser la question à l’automne 2015. Ils viennent d’être sélectionnés, sur la base de leurs prédispositions athlétiques, pour composer le cadre national de la discipline en vue des Jeux olympiques d’hiver de Pékin de 2022. Ils imaginent mal ce qui les attend. Une recherche internet leur apprend qu’ils vont devoir s’élancer tête en avant dans un demi-tube de glace. Atteindre parfois les 120 km/h. Deux ou trois se défilent immédiatement. Les autres acceptent le défi et le dépaysement. «Certains d’entre eux, originaires du sud du pays, n’avaient jamais vu de neige, ni connu le moindre véritable hiver», se remémore au téléphone Jeff Pain.

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C’est à ce Canadien, double champion du monde et médaillé d’argent à Turin en 2006, qu’a été confiée la mission de lancer un programme de développement de son sport. L’objectif lui est fixé dès le départ: obtenir, moins de sept ans plus tard, une médaille d’or. Clair et précis. «Les responsables chinois avaient remarqué qu’en skeleton masculin le champion olympique avait été un Coréen à Pyeongchang, un Russe à Sotchi et un Canadien à Vancouver, se souvient-il. Ils ne concevaient pas que la série de victoires à domicile puisse s’arrêter chez eux.»

Comme Jeff Pain, de nombreux entraîneurs étrangers ont ces dernières années été engagés pour préparer les athlètes chinois aux Jeux olympiques de Pékin. On en trouve aujourd’hui à la tête de 19 des 23 équipes chinoises engagées. Leurs staffs regorgent également de mercenaires.

Comme en 2008

Il y a dans le lot de véritables stars, à l’instar du couple de biathlètes Ole Einar Bjorndalen et Darya Domracheva, 12 titres olympiques à eux deux, mais surtout beaucoup d’anonymes compétents. Suisses, Français, Autrichiens, Nord-Américains ou Scandinaves, ils ont accepté de mettre culture et savoir-faire au service d’une nation de seconde zone en matière de sports d’hiver, unanimement stimulés par la perspective de se confronter au privilège de l’écrivain: la page blanche.

«C’était une occasion assez unique, tout était à faire mais avec suffisamment de moyens et dans l’optique d’obtenir des résultats très rapidement, résume Jeff Pain. J’étais curieux de savoir si j’en étais capable.»

Jean-Pierre Amat, champion olympique de tir à la carabine en 1996, a lui mis fin à une collaboration de vingt ans avec la Fédération française de biathlon lorsqu’il a été contacté. «C’était un nouveau défi susceptible d’éprouver mes connaissances, de vérifier la validité de mes choix. Je savais que je devrais en quelque sorte repartir de zéro avec de nouveaux athlètes dont j’ignorais le niveau et le passé technique. J’allais devoir refaire le tour de mes compétences et vérifier leur potentielle universalité», détaille-t-il dans un courriel.

Dans la plupart des sept sports et des 15 disciplines au programme, la Chine ne disposait d’aucun champion, d’aucune structure, d’aucune culture. Depuis sa première participation aux Jeux olympiques d’hiver, en 1980 à Lake Placid, elle n’a gagné que 62 médailles: les trois quarts dans les différentes variantes du patinage, dont la moitié en short-track, le reste dans les plus récentes épreuves freestyle. Pour se diversifier, notamment dans les disciplines traditionnelles, elle a reproduit l’embauche massive de ressources étrangères adoptée dans la perspective des Jeux d’été de Pékin en 2008. Elle y avait décroché 100 médailles, plus qu’aucune autre nation.

De terribles lacunes

«Pour compenser notre faiblesse dans les sports d’hiver, et particulièrement ceux de neige, nous n’avions pas de meilleure option que de combiner l’expérience internationale avec nos propres traditions pour mettre en place un programme efficace en vue de 2022», déclarait Ni Huizhong, vice-président du Comité olympique chinois, dans un article du China Daily Hong Kong en 2018.

Cette année-là, son pays a envoyé 81 athlètes aux Jeux olympiques de Pyeongchang. Ils sont plus du double en lice quatre ans plus tard (176). Leurs chances de médailles restent toutefois limitées. L’institut américain Gracenote leur en promet 11, ce qui reviendrait à égaler un record établi à Turin en 2006 puis Vancouver en 2010.

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Plusieurs entraîneurs étrangers contactés par Le Temps racontent avoir entamé leur marche vers le podium en compagnie de parfaits débutants. «Nous avons choisi des jeunes en fonction de leur aptitude à courir, sauter, ce genre de choses, reprend le Canadien Jeff Pain. Ils n’avaient jamais vu un skeleton de près. Leur niveau au début était très mauvais – exactement comme l’aurait été celui de n’importe quelle personne qui vient faire une initiation.»

Le «king of biathlon» Ole Gunnar Bjorndalen savait bien que les résultats des athlètes chinois n’étaient pas très bons avant d’accepter de devenir leur entraîneur principal. En les côtoyant, il s’est rendu compte qu’ils avaient un potentiel certain, une dévotion évidente mais aussi de terribles lacunes sur «le plan de l’endurance et de la technique», ainsi qu’il l’a expliqué dans une interview à Olympic Channel.

La problématique des accents

«Concernant le tir, ce n’était pas trop mauvais en général, tempère le spécialiste Jean-Pierre Amat. La conséquence de beaucoup de travail. Mais je me suis rendu compte que les athlètes avaient des connaissances essentiellement intuitives, acquises sans formation commune, sans entraînement structuré.»

Il fallait revoir les bases et même, dans le cas du Français, les notions d’entretien des carabines, ce qui a occupé une bonne partie de son premier séjour en Chine.

La problématique de la langue a souvent perturbé le processus. Il s’agit même du principal écueil auquel les entraîneurs étrangers ont été confrontés. Apprendre le mandarin? Quelques-uns ont essayé; ils ont eu des problèmes. «Erik, un de mes collègues norvégiens, a fait preuve de bonne volonté mais il a découvert un obstacle inattendu: suivant leur région d’origine, les Chinois savent quel accent il faut chercher à comprendre, et ils y arrivent. Mais ils ne savent pas lequel attribuer aux Occidentaux qui s’essaient au mandarin et ils ne font pas l’effort de s’accrocher. Erik a donc rapidement abandonné.»

Bien sûr, les experts en sports d’hiver débauchés dans le monde entier bénéficient de la collaboration de traducteurs. Mais le jargon des différentes disciplines les pousse souvent au-delà de leurs compétences. «En skeleton, il y a beaucoup de termes techniques, note Jeff Pain. Ces mots-là, personne n’était capable de les traduire. On s’est même rendu compte que certains n’avaient pas d’équivalents directs en mandarin! Au début de mon mandat, j’ai presque dû former l’interprète aux spécificités de mon sport pour qu’il puisse ensuite être en mesure de faire le lien avec les athlètes…»

Insuffler la passion

En attendant, l’entraînement a beaucoup reposé sur la démonstration. «Je montrais inlassablement quelle devait être la position du corps à quel moment, de manière à ce que les athlètes comprennent comment faire par mimétisme. Mais nous étions dans des salles de conférences d’hôtels, pas sur la piste! A un certain stade, ils doivent s’y lancer pour vraiment se représenter les choses.» D’abord pas depuis le sommet, puis on remonte le départ, mètre après mètre, jusque tout en haut. «Après une centaine de descentes, cela commençait à rentrer; après un millier, ils ont commencé à devenir bons…»

Autre anecdote linguistique, racontée par Jean-Pierre Amat: «Nous avons découvert, un peu tard, qu’en chinois le terme «efficace» se traduit par un équivalent de «rapide». Ce qui n’est pas adapté dans toutes les situations…»

Si faire les choses «vite» ne revient pas toujours à les faire «bien», les Chinois ont quoi qu’il en soit eu tout loisir de les faire «beaucoup». C’est-à-dire à temps plein. Sitôt choisis pour défendre les couleurs du pays dans telle ou telle discipline, les athlètes devenaient de fait professionnels. Nourris, logés, blanchis, rémunérés, libérés de toute obligation annexe, complètement dédiés à la poursuite de leur objectif sportif.

C’est le rêve de nombreux Occidentaux, qui s’engagent dans le sport d’élite par passion et se débrouillent ensuite pour en vivre. En Chine, ce fut presque l’inverse. S’entraîner en vue des Jeux olympiques aura été un emploi stable pour beaucoup de jeunes gens, indépendamment de l’intérêt profond qu’ils pouvaient porter à leur discipline.

Pour les coachs, cela a ses avantages: les athlètes sont toujours à disposition. Mais en contrepartie, c’est parfois à eux de faire naître et d’entretenir la motivation de leurs protégés. «Pas simple», reconnaît Jean-Pierre Amat.

La pression du déménagement

«En Chine, je n’ai pas dû mettre en place de méthode d’entraînement particulière, mais il a fallu innover pour insuffler un peu de passion aux athlètes, souligne le champion olympique de tir à la carabine. Une des grosses différences avec les athlètes français – ou occidentaux en général – concerne le rythme de travail: les Chinois sont en stage sans discontinuer depuis mai 2019, selon la volonté des dirigeants. Il s’ensuit évidemment une lassitude chez les athlètes, un manque total de fraîcheur mentale, donc de motivation, donc de curiosité, donc d’envie d’apprendre…»

Les entraîneurs étrangers, eux, ne se sont pas tous installés en Chine. Ole Einar Bjorndalen et Darya Domracheva l’ont fait. Pas Jeff Pain. Ce fut la principale raison de la fin de son mandat, en 2019. Ses responsables souhaitaient des gens totalement investis, sur place, pour les dernières années précédant les Jeux. Les chemins se sont séparés sans heurt.

C’est pour une raison similaire qu’Armando Stöhr n’a pas, non plus, été au bout du projet pour lequel il avait été engagé quatre ans plus tôt: emmener le jeune Yi Xiaoyang au départ des courses de ski alpin de Pékin 2022. «En 2021, avec les restrictions de voyage liées à la pandémie, j’aurais dû partir en Chine deux ou trois mois minimum, raconte l’entraîneur grison. Ce n’était pas possible pour des raisons familiales, j’ai dû dire stop.»

L’histoire est singulière, car il s’agissait d’une démarche privée, nullement encadrée par l’administration chinoise. La famille d’un adolescent de 14 ans (18 aujourd’hui) a simplement décidé de tout mettre en œuvre pour qu’il participe aux Jeux olympiques. Sa mère a commencé par écrire des courriels à des internats suisses, autrichiens et italiens en quête d’une adresse où l’on saurait s’occuper de lui. C’est le Lyceum Alpinum de Zuoz qui a répondu en premier et fait le lien avec Armando Stöhr, ancien compétiteur de bon niveau devenu entraîneur professionnel. «J’ai accepté immédiatement, c’était intéressant car tout le monde était très impliqué. C’était à la fois le rêve du garçon et de sa mère. Mais j’ai vite compris que cela n’allait pas être facile…»

Skieurs suisses jaloux

Il a tout fallu apprendre à Yi Xiaoyang. A commencer par le simple fait d’enfiler ses chaussures. «Il n’avait jamais skié qu’avec des chaussures de «touriste», un peu trop grandes, bien confortables, se marre encore son coach grison. La première fois qu’il a fallu mettre un modèle de compétition, dur et très serré, il lui a fallu vingt minutes pour y parvenir. Le skieur suisse Daniele Sette, qui nous accompagnait, a fini par partir en disant qu’on se retrouverait en haut…»

Mais le jeune homme a persévéré. Talonné par sa mère, très investie et souvent présente, il skie quatre à cinq fois par semaine, travaille dur en salle de force, et bénéficie d’un encadrement de haut niveau. «Un jour, nous nous entraînions à Saas-Fee, raconte Armando Stöhr. En plus de moi, il y avait au service du seul Yi Patrice Morisod et Sandro Viletta [champion olympique de combiné en 2014]. Loïc Meillard, de l’équipe de Suisse, nous a vus et il a dit que lui aussi aimerait compter sur un staff aussi fourni!»

Les progrès réalisés par Yi Xiaoyang lui ont permis de remporter le slalom géant des sélections chinoises, l’hiver dernier. Mais les dirigeants ont décidé de retenir les athlètes les mieux classés au général et son rêve olympique s’est éteint. «Il est toujours à l’internat de Zuoz, je le vois de temps en temps, nous avons une bonne relation et je crois qu’il est heureux, glisse Armando Stöhr. Mais le ski alpin de haut niveau, c’est fini pour lui. L’objectif, c’était les JO 2022. C’est raté, il est passé à autre chose.»

«Gold or nothing»

Cette politique du «tout ou rien» préoccupe les responsables de programmes de développement lancés en vue de l’événement. Qu’en adviendra-t-il après la cérémonie de clôture?

Le contrat de Jean-Pierre Amat prend fin en avril et il ne souhaite pas le renouveler, mais le Savoyard a son avis sur la question. «En Chine, une large classe moyenne a les moyens financiers de pratiquer les sports d’hiver. Maintenant que les infrastructures existent, les disciplines de masse vont se développer tranquillement.» Mais pour le biathlon, ce sera plus difficile. «Il n’y a actuellement qu’entre 200 et 300 pratiquants en Chine, je ne crois pas que ça évoluera beaucoup dans un avenir proche.»

En skeleton, Jeff Pain, désormais entraîneur au sein de la fédération autrichienne, pense que le maintien des efforts dépendra en partie des résultats obtenus durant la quinzaine. Avec cette chance: dans cette discipline très particulière, on forme un athlète «en six ans», selon l’ancien champion canadien. C’est ainsi que Wenqiang Geng, 26 ans, s’est hissé au douzième rang de la hiérarchie mondiale et a déjà remporté une épreuve de Coupe du monde. Pour lui, monter sur le podium de Pékin 2022 n’est pas exclu.

Pour la plupart des autres, la mission «gold or nothing» des débutants chinois était vouée à l’échec. Au moins en leur for intérieur, les entraîneurs étrangers devaient le savoir. Armando Stöhr soupire. «C’est comme si, moi, je commençais le tennis de table avec l’ambition de devenir champion du monde dans sept ans, devant des athlètes qui sont nés avec une raquette dans la main… C’est impossible!» A moins, peut-être, d’engager des entraîneurs chinois?