Power-play 2/6

Tant qu’on hait, on aime Tristan Scherwey

Le rugueux attaquant international du CP Berne est l’un des hockeyeurs les plus sifflés dans les patinoires du pays. Il vient pourtant d’être élu joueur le plus populaire du championnat de Suisse. Le paradoxe de la passion

A l’heure de la reprise du hockey sur glace en Suisse, «Le Temps» explore pendant une semaine les coulisses de son succès, entre modèles économiques singuliers, joueurs charismatiques et histoires fascinantes.

Premier épisode: CP Berne, la secrète recette du succès

Si Tristan Scherwey était un personnage de fiction, on commencerait par le détester, puis on aimerait le fait de le détester, et on finirait par l’aimer tout court.

Mais Tristan Scherwey n’est pas un personnage de fiction. C’est un hockeyeur bien réel qui promène, au service du CP Berne, une bouille de grand gamin et un jeu de gros dur sur les meilleures patinoires du pays depuis une décennie. Et cela ne change rien à l’affaire: peu de ses homologues récoltent davantage de sifflets que lui, et il est pourtant le joueur le plus populaire du championnat de Suisse.

Il a été élu par les votes du public dans le cadre des Swiss Ice Hockey Awards, début août. Cela peut surprendre. L’intéressé lui-même clame régulièrement que, s’il était supporter d’une autre équipe que la sienne, il prendrait sûrement en grippe un bonhomme tel que lui.

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La limite et au-delà

Il y a deux Tristan Scherwey. En dehors de la glace, tout le monde décrit un garçon adorable, taquin mais profondément gentil, à l’écoute, posé, pertinent dans ses analyses sportives. Mais lorsque la sirène retentit, il devient cet attaquant rugueux qui ne laisse personne indifférent et inspire autant d’amour que de haine.

Le public bernois le chérit pour son travail inlassable, son engagement sans faille, son abnégation dénuée de toute peur de (se) faire mal. Les fans adverses le honnissent à peu près pour les mêmes raisons, et plus particulièrement par crainte qu’il envoie l’un ou l’autre de leurs favoris à l’infirmerie. C’est arrivé régulièrement depuis le début de sa carrière professionnelle, après des charges appuyées, quand elles n’étaient pas à la limite de la régularité – voire carrément au-delà.

De saison en saison, ses interventions trop viriles lui ont valu amendes salées, matchs de suspension et réputation sulfureuse. Il n’a jamais eu de problème à assumer et à se défendre, droit dans ses patins. «Le hockey n’est pas une promenade de santé et, sur la glace, tu dois être prêt à risquer beaucoup, justifiait-il dans La Liberté en 2013, déjà bien conscient de son image à l’âge de 22 ans. La dureté fait partie du jeu et moi, pour mériter ma place, je dois remplir mon rôle – mettre de l’énergie, finir mes mises en échec.» Ce genre de plaidoirie touche les fans au cœur, peu importent les couleurs de leur écharpe. Ah, si seulement ce gars-là pouvait jouer pour nous…

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L’an dernier, alors que son contrat bernois devait arriver à échéance à la fin de la saison 2019-2020, il se murmurait que d’autres clubs avaient l’ambition de le débusquer de la tanière des Ours. Mais – cela ne fait que gonfler son aura auprès du public – l’animal est fidèle. Il n’aurait ainsi pas hésité une seconde à signer lorsque son club lui a mis sous le nez une proposition de prolongation de sept ans, la plus longue de l’histoire du hockey suisse, pour sceller son destin jusqu’en 2027.

Clause de départ

S’il va au bout, il aura joué 18 saisons avec le club de la capitale. Mais il pourrait le quitter aujourd’hui qu’il en aurait déjà marqué l’histoire. A 28 ans, il répond aux quatre critères à remplir pour voir son numéro de maillot retiré après son passage: Berne fut son premier club professionnel; il y a remporté au moins deux titres de champion (dans son cas, cinq: 2010, 2013, 2016, 2017, 2019); il y a disputé au moins dix saisons; il compte au moins 50 sélections en équipe nationale (60).

En jouant les prolongations dans la capitale, Tristan Scherwey ne s’est ménagé qu’une seule porte de sortie, vers l’Amérique du Nord et sa prestigieuse NHL. La clause de départ ne vaudra que l’été prochain, mais il tâte déjà le terrain cette semaine au Canada, où il a été invité à participer au camp de préparation des Ottawa Senators. Ils seront entre 50 et 60 joueurs et, s’il y a bien quelques places à prendre, lui devra rejoindre Berne après un maximum de trois semaines (sans solde) et huit matchs manqués en National League. Son ambition: voir de ses propres yeux si, «comme beaucoup le disent», la meilleure ligue de la planète est «vraiment un autre monde».

Défenseur des Nashville Predators depuis 2011, le Bernois Roman Josi l’aurait encouragé à tenter sa chance, convaincu qu’il y a en NHL des places pour des profils comme le sien, même si outre-Atlantique les gros durs ont tendance à être plus imposants que lui (1 m 75, 80 kilos). Tristan Scherwey ne s’est jamais arrêté à cela. Plus important, il est convaincu d’avoir beaucoup progressé depuis trois saisons et l’arrivée à Berne de l’entraîneur finlandais Kari Jalonen. Cela s’est notamment traduit par sa participation aux trois grands tournois de l’équipe nationale depuis 2018 (Jeux olympiques de Pyeongchang et deux éditions des Mondiaux).

Nature profonde

Son jeu a évolué. Sa palette s’est étoffée. Il prend moins de pénalités. «Dans un sport d’équipe, tu as un rôle à jouer, lançait-il à 20 minutes en marge des Swiss Ice Hockey Awardst. Peu importe ce que tu as besoin de faire pour gagner, il faut le faire. Mais cela ne doit pas vouloir dire dépasser certaines bornes. Par le passé, je les ai souvent dépassées et j’en suis conscient. […] Je crois désormais être davantage capable de maîtriser mes émotions et de ne pas aller trop loin. C’est un travail qui prend du temps, mais je pense être sur le bon chemin.»

Tristan Scherwey n’a jamais hésité à reconnaître ses erreurs, à faire amende honorable après un écart de comportement. En 2013, dans la liesse de la célébration d’un titre de champion acquis au détriment de Fribourg-Gottéron en finale, il a vulgairement insulté le club vaincu – lui, le Fribourgeois qui a grandi à Courtepin, lui, le junior qui a fait toutes ses classes à Gottéron. Mais il a ensuite reconnu à quel point c’était déplacé, et avoué ses regrets, en clamant la fierté de ses origines.

Certains ne lui pardonneront pas ses mots ou son comportement sur la glace. Mais personne ne saurait lui reprocher de tricher ou de ne pas être entier. C’est pour ça que tant l’apprécient. Même parmi ceux qui pourraient le détester.

Lire l’épisode précédent: CP Berne, la secrète recette du succès

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