Et pour finir, un peu de logique. La dernière étape du Tour d’Italie cycliste a été conforme à ce que l’on en attendait. Enfin! Le contre-la-montre de 15,7 kilomètres dans les rues de Milan a vu la victoire de l’Italien Filippo Ganna (Ineos), le champion du monde de la spécialité et vainqueur de tous les chronos sur ce Giro 2020. Comme attendu également, la lutte pour la victoire finale a tourné à l’avantage de son coéquipier, le Britannique Tao Geoghegan Hart. Le Londonien (25 ans) s’impose au final avec une marge de 39 secondes d’avance sur l’Australien Jai Hindley (Sunweb).

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Dans quelques années, lorsqu’il ne restera que les chiffres, ces 39 secondes d’écart paraîtront beaucoup et le triomphe d’Ineos (7 victoires d’étape sur 21) d’une implacable logique. Il faudra alors se souvenir de ce que fut réellement ce Giro assez fou, où Ineos perdit son leader Geraint Thomas dès la troisième étape (chute), où deux formations (Mitchelton-Scott et Jumbo-Visma) durent se retirer après des tests positifs au covid, et où surtout quatre coureurs différents (le Portugais João Almeida, le Néerlandais Wilco Kelderman, Jai Hindley et Tao Geoghegan Hart) portèrent le maillot rose lors des quatre dernières étapes.

Déjà dans les annales au départ le 3 octobre à Monreale en Sicile en raison de son report à l’automne (à cause du Covid-19 et du Tour de France, lui-même déplacé en septembre), cette 103e édition restera une première à deux titres. Pour la première fois, deux coureurs étaient dans la même seconde au matin de la dernière étape, après trois semaines de course et plus de 85 heures de selle. Il fallut aller chercher des centièmes de seconde, comme au ski ou au sprint, pour attribuer une mince avance à Jai Hindley.

Un percolateur dans sa valise

Plus puissant que Hindley sur le plat, Tao Geoghegan Hart a très vite pris une avance décisive dans le contre-la-montre, assez court et sans difficulté particulière. Il devient ainsi le premier coureur à remporter le Giro en ne revêtant le maillot rose qu’à l’ultime moment – devant un Dôme de Milan désert pour raisons sanitaires, autre première –, et le second Britannique au palmarès de l’épreuve, deux ans après Chris Froome. Mais sa dégaine, son humour très british, sa tignasse rousse et sa tendance à prendre des coups de soleil rappellent plutôt un autre Londonien, Bradley Wiggins, premier Anglais vainqueur du Tour de France en 2012.

Geoghegan Hart, dont le prénom Tao signifie «silence» en gaélique, manquait de mots à sa descente de vélo. «C’est incroyable! s’exclama-t-il. Au départ, j’espérais peut-être finir top 10 ou top 5 mais gagner ce Giro, je ne l’avais même pas imaginé en rêve!» Il devra confirmer mais, de simple lieutenant au sein de l’armada Ineos (qui s’appelait Sky à son engagement en 2017), il s’est désormais fait un nom, un début de palmarès et, peut-être, dessiné une autre carrière. «Je ne sais pas, je m’en fiche un peu, éluda-t-il. Je vais rester la même personne, je vais rester le même coureur. Je veux juste fêter ça.»

Il va sans doute également remercier son coéquipier, l’Australien Rohan Dennis, qui l’a porté littéralement lors des deux grosses étapes de montagne, jeudi dans le Stelvio puis samedi lors de la montée vers Sestrières. Coureur à la personnalité insondable, réputé égocentrique, Rohan Dennis a contrôlé la course en dernière semaine, peut-être libéré par l’absence de Geraint Thomas, et offert la victoire à Tao Geoghegan Hart. C’est toutefois son compatriote Jai Hindley, 24 ans, deuxième du classement général, qui devient le premier Australien à monter sur le podium du Giro. Wilco Kelderman termine troisième à 1'29'', João Almeida quatrième (2'57'').

Il a traversé la Manche

Tao Geoghegan Hart (son nom se prononce: Tayo Gaigan Hart) a pu exercer sur ce Giro l’une de ses passions: la dégustation de café. Ce grand amateur, au point de voyager partout avec son percolateur personnel, occupe son temps libre à disserter sur son site internet sur la nature des grains et des filtres utilisés. Aîné d’une fratrie de cinq enfants, fils d’un maçon aux origines mi-irlandaises mi-écossaises, il a grandi à Hackney, un quartier de l’Est End londonien. Dans sa jeunesse, il a joué au football et même traversé la Manche à la nage (à 13 ans, dans le cadre d’un relais) avant de bifurquer vers le cyclisme.

S’il a pratiqué la piste comme ses compatriotes, il s’est plus vite qu’eux frotté à la route dans les courses espoirs. Geoghegan Hart est le cinquième Britannique à remporter un Grand Tour après Bradley Wiggins, Chris Froome, Geraint Thomas et Simon Yates.