Petit, râblé, Fernando Escartin est réputé pour son style disgracieux, mais méchamment efficace. N'en déplaise aux esthètes! L'Espagnol a prouvé mardi qu'il est le meilleur grimpeur du peloton en remportant l'étape reine des Pyrénées, avec panache. C'est lui qui a pris l'initiative de dynamiter la course dans la troisième ascension de la journée qui en comptait six, dont cinq de grande difficulté. Piochant du nez sur la potence, arrachant ses braquets avec une rare détermination, il a su filer en solitaire pour emporter, au terme d'une longue chevauchée, la première grande victoire de sa carrière. Le grimpeur de la formation Kelme fait coup double en prenant la deuxième place au classement général, derrière Lance Armstrong toujours intouchable et juste devant le Suisse Alex Zülle, deuxième de l'étape du jour.

Cette 15e journée entre Saint-Gaudens et la station de ski de Piau-Engaly était décrite comme la plus dure du Tour 1999. Les premières attaques fusaient déjà dans le col de Menté, à peine 40 kilomètres après le départ. Sur cet ébouriffant vermisseau de macadam où deux chèvres ne marchent pas de front, sept sans-grade prenaient la poudre d'escampette. Parmi eux, trois équipiers de Fernando Escartin, désireux que son équipe durcisse la course. A son tour, l'attaquant espagnol plaçait une banderille contre le maillot jaune Lance Armstrong, qui résistait. Les autres ténors de la montagne, les Virenque, Dufaux et Tonkov, cherchaient aussi à éprouver le maillot jaune. Mais les affaires sérieuses seraient pour quelques kilomètres plus tard.

«Je voulais cette victoire. Pour augmenter mes chances, j'avais décidé d'attaquer tôt en espérant que la poursuite s'organiserait mal derrière», explique Fernando Escartin à l'arrivée. Bon plan, qui se réalisera à la virgule près. Le coup de boutoir est donné à mi-course, dans le col du Portillon, pentu comme le dos d'un âne. Violente, l'attaque de l'Espagnol surprend tous les favoris, sauf Laurent Dufaux qui s'accroche, et roule pour un bon coup. Le tandem avale le groupe de tête dans la difficulté suivante, le col de Peyresourde. Derrière, les favoris s'observent. Lance Armstrong monte à son train; Zülle et Virenque observent, Tonkov flanche. L'expérience de Fernando Escartin a parlé. N'a-t-il pas, des années durant, eu tout loisir d'observer ces courses d'attente entre grands leaders dans les cols, lui-même excellent dans son rôle d'équipier modèle de Tony Rominger?

Aujourd'hui, l'Espagnol, 31 ans et déjà huit participations à la Grande Boucle, se sent des ailes. Incroyablement ramassé sur son vélo, il fond, tel un aigle, sur ses proies: les cols et les fonds de vallée. D'abord le passage du col de Peyresourde qu'il franchit seul, Dufaux étant lâché. Puis plongée vertigineuse direction le lac de Loudenvielle. Pas de répit, la route enchaîne aussitôt avec les lacets du col Val Louron-Azet, dont la désescalade, versant nord, sème l'effroi. Au pied de la montée finale, sur Piau-Engaly, à 15 kilomètres de l'arrivée, l'homme de tête peut compter avec 2 minutes 30 secondes d'avance.

Derrière, la course défensive des ténors du peloton se mue en une course poursuite délirante. L'avant-dernière montée a été fatale aux deux équipiers de Armstrong, Hamilton et Livingston. Qu'à cela ne tienne. L'Américain attaque lui-même dans la dernière montée, profitant d'un tracé plus favorable aux rouleurs qu'aux purs grimpeurs. Appuyant un poil plus fort sur les pédales comme il l'avait fait pour gagner à Sestrières, la fusée Armstrong va chercher Dufaux, et réduit l'écart avec Escartin.

Tour à tour en difficulté, Zülle et Virenque trouvent au fond d'eux-mêmes les forces pour revenir sur l'Américain dans les trois derniers kilomètres. Tout le monde souffre, mais tout le monde ne cesse d'accélérer, quand bien même la pente s'accentue. Certainement les bienfaits de l'eau de Luchon, connue pour favoriser la circulation de l'oxygène et dégager les voies respiratoires. Escartin résiste au retour des loups et savoure, bras au ciel, la victoire du courage et de l'audace. Zülle règle Virenque au sprint. Dommage qu'il n'ait pas davantage attaquer le maillot jaune… A l'interview, le patron du Tour n'ose pas déclarer ce que tous ses adversaires admettent désormais: ce mardi soir, au moment où les soupçons de dopage le rattrapent, il a course gagnée.